Monastir, le 29 octobre 2005



Le Ramadan



Je te fais ce courrier en période de Ramadan, il devrait s’achever dans quelques jours au début du mois de novembre. Il s’agit du premier Ramadan que nous vivons in situ. Je ne pourrai donc te livrer que des premières impressions, sans aucun recul.

A l’évidence, il est un moment important pour toute la société tunisienne. De ce que nous pouvons voir, tous sont concernés et une grande partie des activités du pays adopte un autre rythme. A l’exception des bars qui sont fermés, la quasi-totalité des commerces fonctionnent le matin. Autant hors Ramadan la vie est trépidante, autant en cette période elle paraît au ralenti. Bien qu’il soit difficile à supporter pour tous, puisqu’il leur est interdit de manger, de boire, de fumer, …, durant le jour, le Ramadan est une véritable fête.

Ce coté festif n’est pas apparent les premiers jours : les organismes doivent s’habituer, la difficulté éprouvée par chacun est visible, leur jovialité est «aux abonnés absents», ils sont plus nerveux, plus tendus, bref, c’est dur pour eux ! Passée une semaine, les organismes habitués, alors ils redeviennent comme avant. Ce coté festif explose et se concentre essentiellement tout autour et dans le marché couvert, c’est-à-dire au point central et principal des commerces d’alimentation de la ville. L’après-midi, les terrasses des bars et des rues qui lui sont adjacents se peuplent, d’une kyrielle de petits commerçants ambulants. Tu trouves là jouets, bibelots et aliments que tu vois pour la première fois ou en plus grande quantité ou sous de nouvelles variétés. Entre 12h et 16h toute la ville semble se donner rendez-vous ici. Nous nous régalons: imagine de nombreux stands tenus par de petits artisans qui te proposent variétés de gâteaux et de pains confectionnés «à la main», parfois sur place.


Nous avons « nos » artisans préférés, ceux dont nous apprécions plus particulièrement leurs produits et savons maintenant comment consommer certains gâteaux fraîchement confectionnés types « merveilles » ou fourrés aux amandes et aux cacahouètes afin qu’ils soient craquants sous la dent ou moelleux à souhait et qu’ils délivrent leur maximum de saveur !


Imagine de petits camelots, qui, à l’aide d’ustensiles rudimentaires, confectionnent pains et gâteaux infiniment meilleurs et 5 fois moins cher que le commerçant établit dont l’étal est à peine distant de 10 m. Plus extraordinaire : la présence des premiers ne diminue en rien la clientèle du second !

A 16h30 précises, les commerces du centre ville et de la périphérie abaissent leurs rideaux, les rues commencent imperceptiblement à se vider, les marchands ambulants rangent leurs étals au milieu des clients retardataires. A 17h, la ville est plongée dans un incroyable et impensable silence. C’est très impressionnant. La vie semble avoir déserté la cité. Tous sont rentrés chez eux. Je les suppose joyeux dans la préparation du premier repas qu’ils vont faire et en même temps fébriles dans l’attente du coup de canon qui les délivrera du jeûne jusqu’au lendemain matin. Ce n’est que plus tard, vers les 21 heures, qu’une vie nocturne prend la relève.

Monastir : mausolée Bourguiba

Monastir, le 4 novembre 2005


La vie quotidienne en Tunisie … ambiance générale …



En Sardaigne, en Sicile comme à Malte, se déplacer à pieds en ville est un cauchemar. Qu’il soit sur le trottoir ou dans les passages cloutés, le piéton est en permanence sur la défensive tant il est agressé de toutes parts par tout ce qui ce déplace à vive allure, voitures, scooters, motos qui, pour les deux derniers empruntent sans vergogne les trottoirs. Quant au niveau sonore il est épouvantable. Peu habitués à cette indiscipline généralisée comme à être exposés à autant de dangers graves pour nous et notre enfant, nous fûmes contraints à faire nos courses à tour de rôle et à emprunter les autobus pour toutes nos visites.



Ici à Monastir (60 000 habitants) la situation est radicalement différente. En tous lieux de la ville, voitures, mobylettes, scooters, vélos et piétons forment un véritable mouvement brownien, où chacun de ceux qui se déplacent le plus vite intègre instantanément les déplacements de tous les autres ! Je te laisse imaginer la vision qu’aurait un observateur : seuls les piétons ont une trajectoire rectiligne, quant à tout ce qui roule, elle s’adapte à celles des piétons ! Le plus dur pour nous fut d’entrer dans ce mouvement, jusqu’à que nous comprîmes comment s’y prendre ! Ce n’est pas compliqué : 3 règles à respecter ! La première, se lancer après avoir vérifié l’absence de tout véhicule en mouvement dans un rayon de 10 m. La deuxième, une fois engagé avancer à son rythme vers sa destination sans se préoccuper de quoi que ce soit. La troisième, éviter de changer brusquement de direction ! De temps en temps quelques coups de klaxons signalent à un imprudent qu’il a bien été « vu » et lui indique de ne pas s’affoler si le doublement ou le croisement se fait au plus juste ! Je n’ai pas encore vu d’accident, ni d’accrochage, alors qu’en Sicile ambulances et voitures de police sont en perpétuels mouvements, sirènes à fond ! L’ambiance est ici « bon enfant » et conviviale. Les tunisiens sont doux et pacifistes. Je n’ai pas encore observé une quelconque agressivité entre eux ou vis à vis de nous. Comme tous les méditerranéens, ils ont parfois le verbe fort qu’ils accompagnent de gestes de la main et peuvent s’interpeller d’un trottoir l’autre.


Monastir, entrée de la Marina


Les jeunes sont comme tous les autres jeunes du monde, tantôt calmes, tantôt excités et d’une tenue irréprochable : nous n’avons vu ni bagarre, ni heurt, ni incident ou une quelconque intervention de la Police. Des immeubles sont construits en périphérie de la ville, regroupés en « cités ». Là, en fin d’après midi et en soirée, les jeunes se retrouvent, forment plusieurs bandes, se promènent, discutent, jouent, tout cela dans le calme. Les garçons restent ensemble, séparés des filles que l’on voit peu le soir, sauf si elles sont accompagnées. Quant à la Police on la voit peu sillonner la ville. On la rencontre à quelques ronds-points afin de favoriser la circulation. Ici peu ou pas de feux tricolores. En trois mois nous en avons vu 5 dans un rayon de 80 km autour de Monastir. Seule la ville de Hammamet me paraît en être excessivement fournie: j’en ignore la raison.

Au milieu de cette agitation quotidienne, quelle que soit l’heure de la journée, une foultitude d’hommes de tous âges sont assis à la terrasse des bars dégustant lentement leur café ou thé, discutant entre eux, lisant leur quotidien ou fumant le narguilé.

Quant aux plus anciens, ils se maintiennent à l’ombre, seuls ou en groupes, devant le seuil de leur demeure ou sous les arbres de la médina et regardent la vie s’écouler. Imagine enfin les marchands du souk qui dés 9 heures du matin attendent avec impatience les touristes et, quand ils arrivent, déploient une incroyable science de l’art de vendre.



Monastir, barque de pêcheurs

Monastir, le 6 novembre 2005


Le marchandage.


C’est avec beaucoup de tendresse que je vais tenter de te parler du marchandage auquel nous n’étions nullement préparés avant d’arriver ici.


Pourquoi avec tendresse ? Par ce que, comme tous les autres touristes, en l’espace d’une semaine, nous nous sommes fait piéger 3 fois ! Mais alors bien piégés, tellement, que la première fois nous nous étions jurés de ne plus se faire prendre ! La deuxième fois, nous prîmes l’excuse « qu’il avait été très fort et que nous étions encore trop naïfs ! ». La troisième fois, fut l’apothéose ! Evidemment furieux d’être à nouveau tombés dans le piège, nous fûmes unanimement magnanimes et reconnûmes les talents indéniables qu’une telle pratique requiert ! L’avantage pour nous fut d’en comprendre les mécanismes et rouages et comme nous partageons tous la même intelligence, de pouvoir développer enfin une stratégie.

Le marchandage est un jeu d’Echecs !


Je peux t’assurer qu’il n’y a pas eu de 4ème fois ! Mieux encore, nous nous entendons à merveille avec les commerçants: nous « marchandons » rien que pour le plaisir, par jeu, …, par ce que cela permet surtout d’échanger ! Cependant, cela nous oblige de les rencontrer aux heures de faible activité. Ils ont alors le temps de se consacrer à ce qu’ils aiment particulièrement, dialoguer.


Quand les touristes commencent à arriver, ils passent de l’un à l’autre et déploient leurs talents pour faire affaire en peu de temps. Ils ne peuvent consacrer trop de temps à chaque client et possèdent la faculté de détecter instantanément «à qui ils ont à faire» leur permettant de déployer des stratégies incroyablement adaptées, allant parfois à travailler simultanément 3 clients, à inclure chaque client dans sa stratégie de vente auprès des 2 autres ! A son insu chaque client devient partenaire du vendeur et flatté d’être pris à témoin ou d’être simplement sollicité se prête à un jeu dont il ignore les règles.


Face à ces artistes de la vente, tu es un benêt ou plus précisément comme on dirait dans mon Lot-et-Garonne natal un « couillon » qui, de plus, se fait « couillonner » avec le sourire !


Pris dans son filet, commence la séduction. Tu ne sais pas où se trouve le joueur de flûte, mais il te donne l’impression d’un serpent tout en ondulation qui s’enroule, t’enveloppe, t’ensorcelle ou t’hypnose sous un flot de paroles, gentillesses, flatteries.

Tu es son ami : tu deviens son cher ami. Il te tutoie pour mieux t’affaiblir ... pour mieux te piéger. Il prendra ton épouse à témoin, la flattera pour tenter de s’en faire une alliée. Il te mesure, te jauge, pour déterminer jusqu’où il peut aller.


Bref, en quelques secondes tu te trouves en situation d’acheter quelque chose dont tu n’as aucun besoin et à un prix qui n’est pas encore fixé ! C’est à l’instant où tu laisses percevoir cette disposition que le marchandage débute.


Et là, en parfait ignorant du coût réel, tu es le grand perdant ! Il en offre généralement 4 fois le prix de vente normal. Mais toi … tu ne le sais pas ! Alors tu n’oses diviser par quatre et proposes 75 %. Pour lui c’est gagné ! Maintenant il va te travailler au corps pour passer à 80% puis à 85 %. Pour te montrer combien notre ignorance et notre bêtise sont grandes, tu sors du magasin complètement lessivé, soulagé et … content d’avoir gagné 15% !


Presque tout se marchande, les vêtements, les chaussures, y compris la nourriture et le pain chez certains petits artisans ambulants. Dans ce domaine, le marchandage est plus facile car les prix pratiqués ailleurs sont connus. Ce que j’apprécie dans ce marchandage, en dehors de celui pratiqué avec les touristes, c’est que le vendeur s’adapte à tes revenus qu’il suppose. Au bout du compte un marchandage équilibré aboutit toujours à ce que les deux parties soient satisfaites. J’ai été plusieurs fois témoin de marchandages avec des personnes à très faible revenu. Conscient de la pauvreté de son client, le vendeur prenait le soin de ne pas l’humilier. Il marchande avec lui comme avec les autres mais en faisant toujours en sorte que le prix qu’il va lui faire payer soit en juste mesure avec les faibles revenus de son client, même si c’est en dessous du coût de revient.


Ce sont toutes ces raisons qui font que je porte un regard tendre à cette pratique du marchandage : il est humain, il permet l’échange et chacun y trouve son compte sans que ce soit obligatoirement lié à l’unique satisfaction d’avoir gagné de l’argent.

Monastir, le 8 novembre 2005


Les touristes étrangers.


Ce n’est ni un secret, ni faire injure à ce pays si je te dis que la Tunisie n’est pas un pays riche. Il possède quelques richesses naturelles, exporte quelques produits et le tourisme constitue une source non négligeable de revenu. Près de 4 millions de touristes par an, pour l’essentiel originaire de l’Europe (Angleterre, Allemagne, Belgique, Espagne, France, Italie, Russie, Pays Nordiques, …), viennent ici en Tunisie via les agences de voyages. Nous les voyons arriver chaque jour par avions, puis par autobus au centre ville.


Nous devons te faire un aveux : jamais nous n’avons eu aussi honte d’être français (et européen) et cette honte est … quasi quotidienne.


Tu ne peux t’imaginer l’immense tord et préjudices qu’une part de ces touristes cause à notre civilisation occidentale. 


Dans les rues et ruelles de la médina de Monastir, jour après jour, de trop nombreux touristes européens déversent leur flot de racisme exacerbé, de mépris et d’arrogance. Jour après jour, rues et ruelles de Monastir s’emplissent de l’ignorance et de la bêtise de ces trop nombreux touristes irresponsables. Devons-nous entrer dans le détail et te brosser un tableau précis ? Il serait tellement sordide qu’il risquerait de perdre toute crédibilité. Ces touristes ont-ils conscience que de tels comportements inadmissibles ne peuvent que nourrir la haine et la crispation envers notre société occidentale?


Pour le bien de l’humanité, il est important et souhaitable que le plus grand nombre de personnes puisse voyager de part le monde, puisse aller à la découverte de l’autre, de tous les autres. Mais comme pour toute chose, cela demande une préparation ou à minima une réflexion personnelle préalable. Il serait judicieux que les organismes de voyages instaurent une sorte de « débriefing » auprès de leurs clients, particulièrement ceux dont le séjour n’excède pas une semaine. Il faut du temps pour comprendre des modes de vie différents du notre. Il faut beaucoup de temps pour comprendre toutes les nouvelles réalités qui s’offrent à nos yeux. Trop courte pour comprendre, la semaine semble malheureusement trop bien adaptée au maintient et à l’amplification de préjugés et jugements désastreux.


Un exemple des conséquences de la bêtise et de l’irresponsabilité de certains touristes : nous pourrions penser ou imaginer, nous européens, que compte tenu des températures élevées qui règnent dans certains pays tels la Tunisie, le mode de conservation des denrées périssables, sur la base du seul critère relatif à l’hygiène alimentaire, serait au moins identique à celui que nous connaissons chez nous. Et bien, c’est faux !


Plus étonnant, l’espérance de vie (75 ans) est ici quasiment égale à la valeur moyenne européenne. Autrement dit, une autre façon pratique en matière d’hygiène permettrait d’obtenir des résultats semblables.


Qu’ai-je observé depuis mon arrivée en terre tunisienne ?


Tout d’abord un nombre limité de boucheries le plus souvent spécialisées dans la vente d’un seul produit. En ville, peu offrent deux produits. Je n’en ai pas encore observé une proposant à la fois mouton, bœuf, chameau et volailles. Ainsi, ces deux particularités semblent conférer au boucher une meilleure maîtrise de son approvisionnement quotidien. Il ne lui est pas nécessaire d’avoir un stock et de s’équiper en chambres froides coûteuses. Les bêtes sont abattues soit la veille soit le matin et proposée au client simplement suspendues à des crochets. Le soir avant la fermeture, tout a été vendu. Ainsi, la viande fraîche reste au maximum 8 heures exposée à l’air et à ces fameuses et trop célèbres mouches qui dégoûtent nos trop indélicats «touristes d’une semaine».


Quant à l’approvisionnement du boucher, je dois à mes promenades à vélo le plaisir d’avoir découvert son secret ! Un pieu en bois fiché dans le sol, devant ou sur le coté de la boucherie, auquel sont attachés 2, 3 ou 4 moutons en attente de leur «jugement dernier» ! Quant aux bœufs et chameaux plus chanceux, ils patientent en « fumant leur dernière cigarette » entre maisons et immeubles en périphérie de la médina. Et cela « depuis la nuit des temps »!


… plusieurs siècles ont été nécessaires à l’Europe pour découvrir «le flux tendu» ! … 

 
Je ne te ferai jamais assez l’apologie du voyage …


Revenons à nos moutons, pardon, je veux dire à nos « touristes d’une semaine » irresponsables !
Bien qu’ils n’achètent pratiquement pas de viandes ou de poissons, puisqu’ils sont merveilleusement et abondamment nourris dans leurs luxueux hôtels, ils vont, par ce qu’on leur a dit «plein de choses» avant de partir, ils vont, dis-je, se donner les grands frissons de leur vie : visiter le marché couvert, voir et sentir ces étalages de viandes et de poissons frais réunis en un même lieu.


Là tu assistes à toutes les grimaces possibles et inimaginables, à tous les gestes de dégoût, aux airs pincés les plus incroyables. Au bout de bras tendus, des doigts accusateurs et triomphaux pointent les mouches, quand d’autres, munis d’appareils numériques, prennent un nombre impressionnant de photos.


Résultat, que je suppute grandement : sans doute par crainte de voir leur tourisme entaché d’une mauvaise presse avec le risque concomitant d’une diminution du nombre de touristes, je suppose que les autorités du pays ont imposés aux commerçants du marché couvert de s’équiper de chambres froides et présentoirs réfrigérés totalement inutiles avec pour conséquence prévisible une augmentation non négligeable des prix au détriment des consommateurs qui sont loin d’être riches.

Monastir

Monastir, le 10 novembre 2005



Les commerces…



Passées nos découvertes et émotions des premiers jours, nous fûmes les semaines suivantes étonnés puis interpellés par une foultitude d’observations concernant la vie quotidienne.

La médina et sa périphérie regorgent de petits magasins indépendants, notamment d’alimentation, qui présentent quatre caractéristiques étonnantes ; chacun est spécialisé dans un nombre limité de produits, l’ensemble de ces petits magasins offre la gamme complète de tous les produits alimentaires de base frais ou secs, les prix sont extrêmement bas et, les aliments de base ne semblent pas contenir d’additifs de conservation ou n’ont pas fait appels soit aux engrais, soit aux divers traitements sur arbres, soit aux alimentations artificielles pour le bétail.


Ainsi trouve-t-on des boucheries bovines, des boucheries ovines, des magasins de fruits frais, des magasins de légumes frais, des magasins de céréales et produits secs, … Compte tenu des prix de vente bas pour tous ces produits, on ne peut pas parler de réelle concurrence entre magasins. Les prix diffèrent pour un nombre limité de produits, fonction de leur qualité. Quant au local qui sert de magasin, il est généralement petit (de 4 à 25 m2). Les présentoirs sont simples : quelques étagères en bois, le plus souvent les marchandises sont présentées en vrac dans des sacs de 50 kg, une balance à poids et des poches plastiques. Ici, rien ne permet de distinguer le client du commerçant.
A coté de cette multitude de petits magasins, apparaissent 4 «magasins généraux», sorte de magasins d’Etat, dont deux sont exclusivement réservés à la vente des articles issus de l’artisanat tunisien. Les deux autres s’apparentent à de « grandes supérettes ». On y trouve les produits mais conditionnés et, surtout, tous les autres produits résultant d’une ou plusieurs transformations d’un ou plusieurs produits élémentaires de base. Dans ces «supérettes» nombre de produits peuvent être achetés à l’unité, par exemple un seul yaourt au même prix unitaire que ceux vendus en packs de 6 ou de 12. Pour nombre de produits, à qualité et quantité égales, il est souvent proposé aux clients deux gammes de prix : par exemple la confiture selon qu’elle est en boîte de conserve métallique ou en pot en verre.

 

Il n’y a pas de réelle concurrence entre ces « supérettes» et les petits commerces : les magasins d’Etat sont nettement plus chers, d’un facteur 2 à 3 sur les produits de base. Cet écart s’explique sûrement par une masse salariale supérieure, des investissements plus importants en terme de bâtiment et en terme d’équipements tels que chambres froides, présentoirs réfrigérés, caisses enregistreuses électroniques, rayons de présentation des produits, …


Les petits commerces offrent une large gamme de produits permettant une alimentation équilibrée à un coût extrêmement bas. Ainsi, le plus pauvre peut se nourrir et dispose d’une gamme de produits qui ferait rêver bien de nos diététiciens français !

Faire des « extras » : consommer des yaourt au lieu du lait frais, un fromage particulier au lieu du simple fromage de brebis, acheter des conserves, de la charcuterie de volaille, remplacer la viande fraîche par de la viande sous vide, … , impose de s’approvisionner à la « supérette » !
Celui qui ne souhaite pas acheter les produits frais (viandes, poissons, légumes, fruits), les produits secs et l’huile d’olive non raffinée au marché couvert ou chez les petits commerçants indépendants, va faire ses achats à la « superette» ! Toutefois son budget nourriture est alors à minima multiplié par 4 !
Seuls le choix et le besoin guident la clientèle ! Sans pour autant qu’on puisse prétendre que les uns sont pour les pauvres et les autres pour les riches.


Je t’ai déjà parlé de leurs viandes, poisons, légumes et fruits frais. Laisse-nous maintenant t’entretenir de leurs céréales, fruits secs et huile d’olive première pression non raffinée ! Christine et moi-même avons découverts et redécouverts de nombreux aliments chez ces petits commerçants indépendants. L’orge concassée, par exemple, fameuse en soupe comme au dessert, les lentilles grises et les lentilles jaunes, les fèves d’Egypte, la purée de pois chiche, de pois cassés, … Nous alternons joyeusement légumes frais et céréales, fruits frais et fruits secs, viandes et poissons.


Tous les matins, pendant que Christine s’occupe des cours et leçons de Carole, je vais faire les commissions.

C’est un plaisir. Repérer la viande que l’on fera faisander pendant 3 jours. Faire le tour des étals de poissons et choisir celui que l’on consommera le jour même. Faire une longue halte face aux étals de légumes et de fruits frais afin de sélectionner ceux à consommer dans la journée, ... Dans la médina, faire le tour des petits commerces, sélectionner selon les arrivages céréales et fruits secs, choisir son pain, les gâteaux, …, prendre le journal du jour, regarder les vitrines afin de repérer la nouveauté à ne pas manquer, guetter l’huile d’olive « nouvelle » de couleur verte sans aucun raffinage …


A ce jour, nous n’avons pas rencontré de personne en manque de nourriture. Il y a des mendiant comme chez nous. Nous n’avons pas encore vu de « sans domicile fixe ». Certes l’habitat peut parfois être précaire. Mais tous ont un abri, même sommaire. Il n’est pas rare à la saison chaude de voir le berger dormir à la belle étoile avec son troupeau, les maçons sur leurs chantiers et les petits pêcheurs dans leurs barques.


Nous sommes surpris par le très faible nombre de médecins, de dentistes (avec pourtant la même proportion d’édentés que chez nous !) et de pharmacies. Il faut arpenter rues et ruelles de la médina et de la périphérie pour localiser quelques plaques signalétiques relatives au corps médical. Il y a, me semble-t-il, beaucoup plus de plaques d’avocats, d’hommes de droit, … que de médecins ! Nous avions déjà fait un tel constat lors de notre séjour en Sicile, où il m’aura fallu, à Trapani, plus d’une journée pour trouver un dentiste ! Nous n’avons pas encore vu de psychiatres indépendants. Seul un service psychiatrique existe à l’hôpital. Quant aux pharmacies, l’officine est de taille réduite, peu de clients en attente, le plus souvent c’est le pharmacien qui semble attendre.


Un hôpital et une clinique privée sont à proximité de la médina. En trois mois, nous n’avons entendu que trois fois le klaxon typique d’une ambulance d’urgence (et une seule fois celui de la Police).
Bref, tu l’auras compris, cette réalité interpelle. Elle nous interpelle d’autant plus, qu’il me fut donné d’apprendre, en feuilletant mon encyclopédie sur ordinateur, que l’espérance de vie, ici en Tunisie, est voisine de 75 années : c’est-à-dire peu éloignée de la valeur moyenne européenne.
Alors ? Alors, c’est vrai qu’ici on voit moins, voire pas du tout, de gens malades, obèses, mal dans leur corps ou mal dans leur tête.


En trois mois je n’ai pas encore vu un individu atteint de la maladie de Parkinson ou d’Alzheimer. Pourtant beaucoup de personnes âgées font leurs emplettes ou sont assises devant leur demeure ou aux cafés ou se déplacent lentement dans les rues, parfois le dos courbé, appuyées sur deux cannes …


Alors ? Je n’ai pas de réponses. La seule chose que je puisse faire est de décrire la vie quotidienne telle qu’elle nous apparaît depuis notre arrivée : c’est-à-dire notre regard extérieur. Ce n’est qu’un regard.


En relisant mes écrits, je me rends compte que je donne l’impression qu’ici tout est beau et mieux que chez nous ! Rassure-toi, le beau côtoie le pire. Et pour moi le pire, c’est cette désinvolture avec laquelle ils transforment tout lieu en véritable « décharge publique ».


La Tunisie comme nombre de pays du pourtour Méditerranéen pourraient être de véritables paradis sur terre, sans cette catastrophique pollution des terres et de la mer.


Des efforts certains sont engagés en la matière, mais le plus prioritaire à mon avis réside dans l’éducation de tous, enfants et adultes, pour qui le geste de jeter à terre ou à la mer est aussi naturel que marcher ou parler.

Monastir, soleil blanc matinal

Xania, le 8 janvier 2007



Les grecs

Je dois avouer qu'à ce jour mon plus grand regret est de ne pas savoir parler la langue grecque. J'ai bien tenté d'en apprendre quelques rudiments. Face aux difficultés qu'elle présente et, en ce moment, à mon peu d'empressement à faire des efforts cérébraux soutenus, j'ai abandonné l'idée de m'imposer un tel exercice, préférant avancer à petits pas ... et ce faisant me priver de l'outil indispensable qui m'aurait peut-être permis d'arriver à comprendre les comportements et façons d'être, si nouveaux et inconnus de moi, de ce peuple. 


D'abord leur langue. D'une douceur infinie, elle constitue un véritable délice pour l'oreille. Une intonation calme, des syllabes claires et une articulation posée lui confèrent un charme indéniable. Pas un mot n'est prononcé plus haut qu'un autre. Impossible de détecter le type d'échange entre deux personnes: pas d'intonation spécifique à une dispute ou à un reproche, pas d'intonation du type « professoral ». Toute discussion, simple, grave ou sérieuse se situe dans le registre du calme, d'un calme époustouflant! Seules exceptions, l'humour et la tendresse laissent entendre leurs intonations si particulières que l'on retrouve dans toutes les langues. Que d'étonnements à voir et écouter converser les anciens groupés autour d'une même table du « kafeneio » tout en buvant avec une lenteur incroyable leur café. Leurs matinées s'écoulent dans d'interminables dialogues. Les échanges sont respectueux. Nul n'interrompt celui qui parle. Chacun expose son point de vue. Chacun répond et argumente sans agressivité ou emportement. De temps en temps, d'un accord quasi tacite, une pause est mise à profit soit pour commander un nouveau café soit pour aller faire les quelques achats essentiels, soit simplement pour ... s'entretenir avec une connaissance qui vient à passer devant leur assemblée.


Plus surprenants encore leur visage, leur regard, leur attitude et comportement.


Difficile d'imaginer tout un peuple au visage détendu et serein, où seules transpirent les traces des ans et de la fatigue. Nulle trace, comme chez nous, de leurs problèmes ou problématique interne. Nulle trace de tensions, d'anxiétés, de «mal vivre»... Nulle trace aussi .... de psychothérapeutes ou autres « psy »... je n'en ai pas encore vu, du moins pas encore vu une plaque signalétique de cette profession si abondante chez nous ...


De ma vie je n'avais pas encore rencontré un regard humain aussi beau et extraordinaire que celui des grecs, qu'ils soient femmes ou hommes, qu'ils soient d'Athènes ou de Xania en Crète. Bienveillant, chaleureux, doux, sans crainte ou appréhension, confiant, leur regard est l'expression même du respect et de l'amour qu'ils portent à l'autre, à tous les autres. Ce naturel chez eux est époustouflant. Ici point de regards méprisants, points de regards accusateurs, points de regards qui jugent ! Simplement un regard pur : la pureté du regard Cela fait du bien ! Nous nous sentons bien parmi eux !


Quant à leurs attitude et comportement, aux antipodes de ce à quoi nous étions habitués jusqu'alors, ils nous apparaissent impensables et inimaginables !


Qu'il soit pauvre, misérable ou riche, le grec (homme et femme) a le respect de lui-même, le respect de l'homme qu'il est. Il est digne, sans aucune ostentation. Naturellement digne. Ce respect de soi et cette dignité d'homme font qu'il respecte tous les autres quels qu'ils soient, pauvres, misérables ou immensément riches. Riches et pauvres se côtoient partout, dans les cafés, .., se parlent, rient ensemble ? Ici, seul l?être humain est considéré, seul l?être humain est la référence. Titres, richesses,?, n?interfèrent pas dans la relation humaine.


Trois fois par semaine nous emmenons Carole se divertir et rencontrer des enfants de son âge dans l?unique parc situé au centre de Xania. Une grande aire de jeux y est aménagée pour les 3 à 12 ans.

 
Xania : aire de jeux des enfants


Les premiers mois, sûrement imprégnés de l'ambiance générale quotidienne grecque, nos sens et notre observation ne furent pas éveillés à une situation pourtant extraordinaire !


Il y a de cela quelques jours, assis sur l?un des bancs de cette aire de jeux, savourant la chaleur des rayons du soleil, nous échangions Christine et moi-même nos impressions et ressentis sur ce peuple grec lorsque soudainement nous prîmes conscience de ce qui se passait autour de nous! De 30 à 40 enfants étaient réunis là et jouaient. Autant de parents : mères, pères, grand-mères ou grands-pères.

 
Xania ? aire de jeux -enfants


Et ... pas un hurlement ... pas de bruits autres que ceux de leurs rires ou petits cris ... pas de disputes, pas de pleurs, aucune agressivité entre eux et une absence totale d'altercations entre parents comme cela se voit fréquemment chez nous quand leurs enfants respectifs s'opposent ou se contrarient !

Pourtant tous s'amusent follement ? Nous n'en revenions pas ! Les jours suivants nous porterons une attention plus soutenue. Nulle trace d'éducation contrariante ou forcée pour l'enfant. Si tel était le cas, tôt ou tard elle transpirerait au travers de ses comportements autres que ceux que nous voyons et sa véritable nature émergerait. Rien de tel !


Xania-aire de jeux-mère


Parents et enfants sont incroyablement détendus. C'est toujours sur un ton calme et doux qu'ils s'adressent aux enfants. Jamais nous n'entendrons un parent élever sa voix ou gronder son enfant. Cela est d'autant plus surprenant que la grande majorité de ces enfants appartiennent aux classes sociales les plus défavorisées. C'est purement fantastique !


Une avenue sépare l'aire de jeux du grand stadium de Xania. Autour du terrain principal de football et longeant la seule tribune, divers terrains de jeux sont mis a disposition des écoles, collèges ou lycées. Je dois préciser que l'aire de jeux est sur élevée par rapport au Stadium permettant ainsi de disposer d'une vue plongeante sur ces terrains annexes. Il me fut donc permis d'assister à des matches soit de basket, soit de hand-ball, soit de football entre garçons de 14 à 18 ans. Etonnant ! Même constat ! Aucune brutalité. Aucun geste d'agressivité envers l'adversaire. Pas trace d'un quelconque geste douteux ou déplacé ou dangereux ! Pas de cris, ni hurlements. Un respect de l'autre vraiment sidérant. Des attitudes toujours respectueuses et saines. Retenue et engagement cohabitent dans une harmonie parfaite.


Ce qui me semble caractériser au mieux ce peuple serait qu'il possèderait au plus haut degré le souci et l'art du beau et de l'harmonie en tous domaines. L'harmonie règne entre eux. C'est beau de voir la vie s'écouler ainsi.


Peuple étonnant ! Il véhicule naturellement dignité, respect des autres et tolérance. Sagesse et philosophie seraient-elles à jamais inscrites dans leur patrimoine génétique ? Ce naturel est sidérant ! Pourquoi ?


Ici, nul besoin de graver dans le marbre les notions de liberté, d'égalité et de fraternité ... nul besoin d'enseigner et de répéter les mérites de la tolérance, du respect des autres ...


Chaque peuple serait-il donc unique ? Chaque peuple possèderait-il sa spécificité et ses propres gènes ? Serions-nous semblables en apparence, mais aux aptitudes différentes ? Ce qui serait naturel pour l'un, ne le serait pas pour l'autre ?


Etonnant peuple grec. Pourtant si proche de nous et ... tellement autre.

Musee national d'Archeologie d'Athenes

Xania, le 29 janvier 2007


La femme grecque

 
Une certaine personne dont je tairais le nom ne manquerait pas de me prêter, avec délectation, des affinités particulières si je ne réservais pas quelques lignes à cette créature de rêve qu'est la femme grecque.

Et il aurait raison le bougre ! Car je commettrai alors une faute grave !


... la femme grecque ...

... elle est simplement ... elle ... superbe ... l'harmonie en mouvement !


Ce n'est sûrement pas un hasard si les grecs anciens découvrirent ce que l'on désignera bien plus tard par le « nombre d'Or » !


Elle est le nombre d'or en mouvement.


Pour 80% d'entre elles, elles sont grandes, des jambes fermes longues et élancées où graisse et cellulite sont étonnamment absentes.


Leur visage n'est ni beau ni laid, simplement typé.


Plus surprenant, elle semble n'avoir aucun problème particulier avec sa féminité ! Elle l'assume d'une manière étonnamment naturelle. Elle est bien dans sa tête et son corps ne lui pose aucun problème ! Ses attitudes, comportements et visage étonnamment épanouis et détendus reflètent en permanence ce bien-être.


Jamais je n'ai vu autant de femmes sachant mettre leur corps en valeur de façon aussi naturelle. De dos, impossible de distinguer la mère de la fille !


Quelle que soit sa classe sociale elle fait attention à sa façon de se vêtir. On voit peu de femmes négligées ou d'aspect douteux ou sale.


Elle est sensible à la mode. A une mode qui sait à la fois respecter son corps et le mettre en valeur. La mini jupe avec collant épais et bottes constituent une tenue quasi générale dès le plus jeune âge et y compris pour celles ayant largement dépassées la cinquantaine ! Que ce soit à Xania ou à Athènes, en cinq mois je n'ai pas encore vu de femme provocante, ou style «péripatéticienne».


Les premiers temps j'ai du me faire violence afin de ne pas me retourner sur chacune que je croisais ! Pas un grec ne se retourne pour admirer une femme, aussi superbe soit-elle ! Je compris bien vite que cette manie bien française était, ici, parfaitement déplacée. Maintenant je sais voir sans regarder ! Le plus désolant est l'habitude. Il m'arrive trop souvent, à mon goût, de ne plus faire attention ! Repu !


Nous ferons Christine et moi-même d?autres observations en ce domaine, notamment concernant le rapport « homme/femme ».


Il est sain et naturel, non vicié comme chez nous. Ni dominant ni dominé. L'égalité la plus parfaite. Hommes et femmes s'abordent naturellement avec une facilité déconcertante, pour nous peu habitués à cela. Amabilité et gentillesse dominent des échanges détendus et courtois. Pas d'attitudes défensives, pas de trace d'inquiétude. Nous nous adressons souvent à eux dans la rue pour leur demander un renseignement. Qu'ils soient femmes ou hommes, nous aurons toujours une personne souriante, à l'écoute, attentionnée, ne manifestant aucun signe d'inquiétude ou d'appréhension et se comportant vis-à-vis de nous comme si elle nous connaissait depuis longtemps !

La GRECE

L' Ephèbe d'Anticythère - Musée National d'Archéologie d'Athènes

 

 

Sommaire

de la Mediterranee occidentale a la Mediterranee orientale

premiers etonnements

qu'entendez-vous par la Grece ...

geographie lit des muthologies et de l'histoire

les Grecs

la femme grecque

Xania, le 01 octobre 2006



... de la Méditerranée occidentale à la Méditerranée orientale ...


Trois escales le long de la botte italienne nous séparaient de la Gréce : Roccella Ionica, Crotone où durant cinq jours nous attendrons en vain la venue de l'expert ... et Santa Maria di Leuca.


Si Dieu est au petit soin de « Mr Raoul », Eole en récompense de notre «mécréance» nous réserva sa générosité ! Malgré des courants contraires, des vents favorables de 15 à 25 noeuds nous permirent de retrouver joies et plaisirs de la navigation.

« Leptine », puissamment calé sur son bord nous conduisait tout en douceur à nos escales ... semblant vouloir ainsi nous signifier que nous pouvions à nouveau compter sur lui. Quel régal de le voir se jouer des pièges des vagues, les enrouler, profiter des brusques coups de vent et faire le dos rond face aux rafales pour mieux repartir. Quel plaisir de le voir tracer sa route avec puissance et assurance. Sans que nous nous en rendions compte, « Leptine » rebâtissait notre moral, ré injectait en nous foi et confiance. En trois navigations il remisa deux mois de souffrance au rayon des souvenirs.

En trois chevauchées fantastiques il remit tout son petit monde en selle. Merveilleux « Leptine », merveilleux compagnon de route ?


Etonnante station balnéaire que Roccella Ionica ...


Roccella Ionica - Italie


... des kilomètres de plage de sable fin quasi désertiques. Un port mixte, pêche et plaisance, gratuit les cinq premiers jours, mais situé à plus de deux kilomètres du centre ville. Et une eau partout limpide, propre. Depuis notre départ de France nous n'avions pas encore rencontré une quelconque plage exempte de pollution. Sans appréhension ni réserve nous prîmes enfin notre premier bain dans une mer transparente.


Au large de Crotone


Plus aucun vestige ne subsiste de l'époque de Pythagore et de sa fameuse école à Crotone. Un parc et une rue portent son nom. Quant à son supposé tombeau qui ose encore y croire ... Seule l'ancienne place forte fortifiée fait aujourd'hui l'orgueil de la ville devenue station touristique.


Santa Maria di Leuca - Italie


Santa Maria di Leuca, petite station pleine de charmes située à la frontière toute théorique et virtuelle entre la Méditerranée Occidentale et la Méditerranée Orientale, constitue une étape quasi incontournable pour nombre de navigants. En trois jours, de nombreux voiliers viendront se joindre à nous au mouillage.


Une bonne météo et des vents portants nous permettront de quitter à l'aube la botte Italienne. Un vent en constante augmentation mais tournant en fin de parcours nous obligera à modifier notre première escale en terre grecque. A défaut de rejoindre la face Nord Est de l'île de Corfou nous jetterons l?ancre dans la petite baie de Palaiokastritsa située au Nord Ouest.


Palaiokastritsa ? île de Corfou


Ce changement mineur en apparence aura pour conséquence de modifier la suite de notre programme. Nous ne naviguerons pas entre les îles et le continent grecs comme prévu initialement, mais en longeant la face ouest des îles, le continent quant à lui se devinant à l'horizon, en demi-teinte, partiellement dissimulé par d'éternelles brumes ? Nous ne l'aborderons que plus tard, via le Péloponnèse.


Au mouillage - baie de Vasiliki ? île de Levka

Xania, le 5 octobre 2006



... premiers étonnements ...


Mathématiques et Sciences Physiques usent abondamment de l'alphabet grec, faisant en sorte qu'étudiant et sans l'avoir spécialement recherché, je le maîtrisais parfaitement !


A cette même époque je n'étais pas particulièrement attiré par les « humanités », terme utilisé alors pour désigner le cursus d'études de l'imposant corpus des écrits historiques fondateurs de notre humanité.


J'ai toujours pensé ou eu l'intuition que pour toute chose il y a un moment.


Et vint ce moment ! A l'approche de la trentaine. Installé dans la « vie active », confrontés aux réalités de la vie et non plus aux rêves utopiques de l'adolescence, surgit cet instant fatidique où, par je ne sais quel chemin surgirent trois questions qui bouleversèrent ma vie pour ne plus jamais laisser mon esprit en paix : « qui suis-je ?», « d'où je viens ?» et « où vais-je ?» !


Fabuleux challenge : fantastique programme !


Depuis, cette inépuisable quête me condamne, tel un Sisyphe du XXI éme siècle, à « faire mes humanités ».


Que de découvertes ! Certes, brouillonnes au début ! Tir vite corrigé. Plus méthodique : histoire des hommes, des civilisations, de leurs écrits à chacune des périodes, ... approfondir, analyser, comparer ? Au début je ne disposais d'aucun livre. Hier encore je disposais d'une bibliothèque impressionnante que j'ai généreusement distribuée à mes amis, ne conservant que les livres qui « me posent problème » : ceux qui requièrent que je progresse plus encore dans ma compréhension des choses afin de les intégrer.


Ma rencontre avec les philosophes grecs était donc inévitable !


Que de surprises ! L'homme d'aujourd'hui, en tant qu'homme de connaissances est le même que celui qui vivait à l'époque de ces fameux philosophes. Nous n'avons rien inventé. Tout fut pensé par eux, bien avant « nous », avec pour seul outil la puissance de leurs réflexions. La seule chose que nous pourrions aujourd'hui revendiquer est d'avoir seulement amélioré, précisé et perfectionné ces savoirs ... pas plus !


Il est affligeant de constater que nos contemporains s'attribuent ou attribuent à d'autres la paternité de choses énoncées il y a plus de 2500 ans ...


Que de prétentions de notre part,


il s'est fait un nom en plagiant honteusement toutes ses fables

 ... Exit Esope ... Vive La Fontaine !


le monde d'aujourd'hui veut en faire le père de la relativité alors que ses bases ont été pensées et posées il y a 2500 ans

 ... Exit Démocrite et Leucippe ... Vive Einstein !


il a gouverné Mytilène pendant 10 ans et fut le premier, il y a 2600 ans, à donner l'exemple de la tolérance en accordant la liberté à l'assassin de son fils, déclarant que «le pardon vaut mieux que le repentir»

... Exit Pittacos ... Vive Badinter !


Ré écrire différemment ce qui a été pensé et écrit il y a 2500 ans constitua l'essentiel du travail de nos « grands philosophes » d'hier et d'aujourd'hui ! Même constat amer concernant nos «grands psy», de Freud à Lacan, ..., l'abondante matière première véhiculée par la mythologie grecque ne demandait qu'à être moissonnée. Bien sûr, il faut la lire et savoir lire. Certes !


Cela justifie-t-il de s'approprier la paternité de ce savoir, d'en faire des savants « incontournables » en la matière et qui s'enrichiront, ainsi, outre mesure ? Cela justifie-t-il d'e'ffacer de la mémoire humaine occidentale les noms des ces illustres grecs au profit de misérables copistes ?


Combien il aurait été plus élégant et pédagogique d'honorer ceux qui posèrent les premières pierres des fondations de notre pensée occidentale. Que de superbes lignées nos enfants auraient eu alors à découvrir: la pensée de l'humanité en marche ...


Je m'égare !


Xania (Chania) , Phare vénitien



Je connaissais donc l'alphabet grec, m'étais abondamment plongé dans l'histoire de la Gréce, sa fabuleuse mythologie, l'étude de ses philosophes et comme chacun de nous, avais admiré quelques unes de ses photos.


Ce faisant, sans en avoir conscience, j'avais purement et simplement intellectualisé ce pays, sans aucune idée préconçue de ce qu'il pouvait réellement être dans toutes ses composantes.


Paysage marin près de Pylos - Péloponnèse - Grèce


Mon premier contact physique avec la Gréce fut donc une succession d'étonnements pour le moins surprenants !


La langue d'abord.


A quelques milles nautiques de notre première escale en terre grecque, porté par un « Leptine » royal, enfin détendus et tranquillisés, nous éprouvâmes l'envie d'écouter de la musique sur notre poste de radio portatif.


Surprise ! Je m'étonne de capter d'aussi si loin les stations espagnoles ! « Mais non » me dit Christine, « c'est une radio italienne, nous ne sommes pas loin de l'Italie ». Peu convaincus nous redoublons d'attention.


Ce n'est pas de l'italien : débit, volubilité et exubérance n'apparaissent à aucun moment. Bien au contraire, l'articulation est posée, calme et souple. Des mots, des syllabes et des sonorités rappellent étrangement l'espagnol. Ce n'est pas de l'espagnol puisque je ne comprend rien de ce qui est dit.

Quatre oreilles plus attentives décèlent des syllabes et des consonnes que nous qualifions alors de « dures », inconnues de l'italien, de l'espagnol et se rapprochant étrangement de certaines syllabes ou consonnes russes. Avec toutefois cette particularité d'être émises avec douceur, pas avec cette dureté spécifique à la langue russe.


Bref, il nous a fallu un certain temps pour réaliser que nous étions ... en Grèce et que c'était du grec que nous entendions! Pourtant c'était évident ! Pas pour moi !


Peut-être parce que je n'avais jamais songé qu'un jour cet alphabet que je manipulais depuis ma jeunesse prendrait subitement corps et vie, et jamais imaginé quelle pouvait être la sonorité des mots et des phrases issus de lui.


Cet étonnement face à cette langue pourtant si ancienne éveilla notre curiosité. Nous porterons dès lors, une attention toute particulière à les écouter converser ainsi qu'à leurs différentes stations de radio

 
La géographie ensuite.


Je ne sais comment, à l'instant de quitter la baie de Syracuse, s'incrusta en moi l'objectif d'être à Ithaque le 21 juillet, jour de mes 60 ans. Plaisir puéril j'en convient mais combien réconfortant après tant de soucis endurés. Il me fallait sûrement compenser par un «plaisir» : je me fis ce plaisir !


Le 20 juillet, en route vers Ithaque, le vent s'étant soudainement mis à souffler avec une rare violence, nous dûmes à la tombée du jour renoncer à poursuivre notre programme et nous résoudre à aller se réfugier dans le fond de la longue baie de Vasiliki à l'extrême sud de l'île de Levkas ... située seulement à quelques milles nautiques d'Ithaque. Quelque peu dépité par ce contre temps, je suggéra à Christine que nous pourrions lever l'ancre de bonne heure le lendemain matin afin d'arriver à Ithaque avant midi. Bien que surprise, elle ne manifesta aucune opposition. Christine ignorait alors que le seul «cadeau» que je m'autorisais pour mes 60 ans était justement d'être à Ithaque ce jour-là ! Ce n'est qu'au mouillage dans la baie de Vathy, dégustant l'unique et minuscule foie gras en notre possession, accompagné d'une excellente bouteille de Gewurztraminer «vendanges tardives» millésime 1992, que je lui ai révélé cet «enfantillage» !


Ce 21 juillet 2006 restera gravé dans ma mémoire non pas en tant que jalon de mes 60 années d'existence mais par un phénomène étrange particulièrement prégnant et troublant qui se développa en moi au fur et à mesure que nous remontions cette baie de Vasiliki et approchions d'Ithaque.


Dissimulée par un léger voile de brumes matinales, dominée par son imposante voisine l'île de Céphalonie, Ithaque, tel un félin couché aux pieds de son maître, apparaissait dans toute sa beauté et splendeur sauvages. Son relief moins agressif et abrupt que sa puissante voisine, tout en rondeur et déployé, lui conférait une douceur infinie et une apparence d'inaccessibilité.


L'approche d'Ithaque


Impossible de discerner son entrée. Ce n'est que face et proche d'elle que son golfe apparaît : comme si les montagnes s'ouvraient lentement, s'étiraient précautionneusement et rassurées, autorisaient l'accès. Une deuxième porte reste à franchir afin d'accéder dans la baie de Vathy : seul un petit passage y conduit.


Sensations étranges que je n'ai pas éprouvées en d'autres lieux et qui me feront mesurer et comprendre l'attachement viscéral d'Ulysse à son royaume.


Véritable havre de paix et de sérénité, débordante de beautés, la baie de Vathy est une apparition magique, inimaginable. Rien ne laisse supposer son existence, véritable cachette engoncée dans les terres.


Baie de Vathy - Ithaque


Ainsi, le temps d'une matinée de navigation je commençais à percevoir cette notion pourtant évidente que la géographie prépara l'histoire des hommes.

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