René Girard
"Des millions de gens ont vu tomber une pomme,
seul Newton s'est demandé pourquoi !"
(parabole du génie - auteur inconnu)
J’ai passé plus de trente années de ma vie à tenter, en vain, de comprendre l’homme, et à travers lui d’accéder à une histoire plausible de l’humanité et de ses
évolutions.
J’ai passé plus de trente années de ma vie à consommer de nombreux livres et écrits, à écouter les uns et les autres, sans jamais trouver un quelconque élément
réellement déterminant susceptible de m’ouvrir enfin une quelconque porte …
Je n’ose plus faire le décompte du nombre de fois que j’ai lu et relu la Bible, la mythologie grecque et certaines autres mythologies … Mis à part les quelques
évidences faciles qui parsèment ces piliers de nos civilisations, je n’arrivais toujours pas à les comprendre : c’est-à-dire à détecter les messages majeurs dont ils seraient porteurs. Alors, ils
restèrent, jusqu’à il y a peu d’années, inexorablement inintelligibles à mon entendement.
Jusqu’au jour de ma rencontre avec Michel Serres. Fantastique ! Lui aussi autre génie. Mais quel génie ! Certes difficile à lire, mais quelle puissance, que
d’intelligences rares qui font vivre ! Soudain je devins immensément intelligent, et, comme par enchantement, mille portes s’offraient à moi.
C’est son insistance à citer René Girard dans quelques uns de ses ouvrages qui m’incita à aller faire connaissance avec cette personnalité jusqu’alors inconnue de
moi.
Je n’ai aucun mérite d’affirmer que René Girard et Michel Serres sont les deux plus grands génies de notre époque moderne, d’authentiques créateurs et
philosophes.
Tous deux ont un point en commun : celui d’avoir su prendre comme point d’appui dans leur démarche intellectuelle, réflexions et analyses, l’ensemble, sans
exception, des « traces » laissées par les hommes depuis la « nuit des temps », considérant que chacune de ces « traces » porte en elle la connaissance ou savoir de ceux qui les « gravèrent », et
que, dans ce corpus global, là, uniquement là, réside tous les enseignements qu’il appartient aux hommes de découvrir.
Tous deux ont passé leur vie à décrypter ces traces. De leurs fastidieux et merveilleux travaux découlent leurs œuvres : monumentales et fantastiques.
Ce qu’ils disent est vrai. Immensément vrai. De cette vérité qui secoue tripes et boyaux. De cette vérité qui bouleverse tellement elle apparaît simple, évidente,
comme coulant naturellement de source. C’est tout simplement à cela que se reconnaît le génie : ce qu’il apporte aux hommes ces derniers le perçoivent et le reçoivent comme naturel et évident,
comme une vérité éternelle alors que jusqu’à ce moment-là ils ignoraient tout, n’en avaient aucune conscience !
Dans ma démarche propre de « comprendre le monde », René Girard et Michel Serres sont pour moi indissociables et immensément complémentaires.
Pourtant, aujourd’hui, c’est de René Girard seul dont je vais vous entretenir. Simplement par ce que ses travaux sont, d’une certaine manière, plus facile (pour
moi) à résumer ou à « vulgariser ». Quant à Michel Serres, rassurez-vous, je lui réserve un hommage, « à ma façon », plus difficile à écrire, dont vous aurez bien entendu, et en son temps, la
primeur.
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Comment résumer (ou vulgariser) les résultats des travaux de René Girard ?
En précisant tout d’abord que René Girard apporte une sorte d’outil « mathématique » permettant de reconstruire et de comprendre le processus de naissance de
l’humanité et de ses évolutions depuis son origine.
Cet outil (ou autrement formulé, cet opérateur) permet de décrypter (au sens de comprendre) nombre de mythes (qu’ils soient grecs, …), nombre de textes issus de la
Bible (Ancien et Nouveau Testaments), comme nombre d’œuvres majeures de nombreux grands écrivains.
Je me dois, ici, d’être précis : c’est justement une étude approfondie de toutes ces œuvres qui permit à René Girard de détecter et de créer cet outil !
Maintenant, tentons de résumer au mieux et le plus simplement possible ce que « nous dit » René Girard :
1 - Ce qui a permis à l’animal homme (le proto humain) de passer au stade « humain » est sa prise de conscience de sa
propre violence immensément destructrice puisque de nature à anéantir toute la communauté des proto humains. (Rappelons que l’homme est le seul animal ne disposant pas d’instinct naturel le
protégeant contre sa propre violence.)
L’humain naît de cette prise de conscience de l’homme de la violence qu’il porte en lui. Or, ce déferlement de la violence entre les hommes est particulièrement
problématique pour ces société primitives qui ne disposent pas, comme nos sociétés modernes actuelles, d’institutions judiciaires et policières susceptibles de mettre un terme au cycle de
réciprocité violente. Une fois que la communauté primitive a pénétré dans le cercle vicieux de la violence, elle est incapable d’en sortir. Ce cercle peut se définir en termes de vengeance et de
représailles.
Afin de survivre et de prospérer, ces sociétés primitives ont donc du inventer des mécanismes de contention de la violence.
La culture humaine est donc, essentiellement et à l’origine, un effort pour empêcher la violence de se déchainer, en séparant et en différenciant tous les aspects
de la vie publique et privée qui, si on les abandonne à leur réciprocité naturelle, risquent de sombrer dans une violence irrémédiable.
La culture est donc l’ensemble des rites, croyances, institutions qu’une société a développés afin de limiter et de différer la violence qu’elle contient. De là
naquirent tous les interdits.
Dit autrement, le désordre ou le chaos caractérise le règne de la violence, l’ordre quant à lui s’acquiert par la maîtrise particulièrement délicate et difficile de
cette violence propre à l’homme.
Voyons maintenant comment ces communautés humaines sont parvenues à tenir en respect cette violence qui menace sans cesse leur cohésion et leur pérennité :
2 - Dans le contexte de ces sociétés primitives où il n’existe pas de remèdes décisifs contre la violence, nos
ancêtres vont « lutter contre le mal par le mal lui-même », c’est-à-dire développer la fonction du sacrifice et de la victime émissaire.
Par ce biais, la société primitive détourne la violence de ses membres vers une victime neutre, une victime sacrifiable sans risque de représailles, car cette
violence risque de frapper tous ses membres et conduire à l’anéantissement de la communauté.
« C’est la communauté entière que le sacrifice protège de sa propre violence, c’est la communauté entière qu’il détourne vers des victimes qui lui sont
extérieures. Le sacrifice polarise sur la victime des germes de dissension partout répandus et il les dissipe en leur proposant un assouvissement partiel ».
Le bouc émissaire permet aux sociétés primitives de contenir la violence et par voie de conséquence, de stabiliser l’ordre culturel : le meurtre institutionnalisé
d’un individu restaure et renforce l’unité sociale de la communauté.

Pour ces sociétés le sacrifice (ou meurtre institutionnalisé) a donc une fonction sociale à part entière : celle de contenir la violence et de l’empêche de se
propager à l’ensemble du groupe. Il est donc constitutif de l’ordre social primitif et de son maintien. Dans cet univers primitif où le moindre conflit peut entrainer des désastres, le sacrifice
polarise les tendances agressives des membres du groupe sur des victimes réelles ou idéales, animées ou inanimées mais toujours non susceptibles d’être vengées.
« Le sacrifice empêche les germes de la violence de se développer. Il aide les hommes à tenir la vengeance en respect » ;
Le sacrifice se définit alors comme violence purificatrice, afin de rétablir l’ordre social.
Ces sociétés primitives ne connaissent que deux types de violences : la violence sacrificielle (ou purificatrice du meurtre institutionnalisé) et la violence non
sacrificielle (violence réciproque – impure - qui gangrène la communauté). Lorsque la différence entre la violence impure et la violence purificatrice est perdue, la communauté fait face à une «
crise sacrificielle », il n’y a plus de purification possible, et la violence impure, contagieuse (violence réciproque), se répand dans la communauté. Lorsque une communauté est placée dans
l’incapacité de départager la bonne de la mauvaise violence elle est alors en situation de crise de son ordre culturel dans son ensemble. Quand le mécanisme sacrificiel se décompose, ce n’est pas
seulement la sécurité physique qui est menacée, c’est l’ordre culturel lui-même
« Le sacrifice apparaît comme un mal nécessaire dont les sociétés primitives ne semblent pas pouvoir se passer. »
Le mécanisme de contention de la violence est donc celui du bouc émissaire.
Par quel « processus » ? :
Au moment suprême de la crise, quand la violence réciproque est parvenue à son paroxysme, elle se transforme en violence unanime et se concentre sur la victime
émissaire. Cette dernière, absorbe en quelque sorte, toute la violence contenue dans la communauté et fait disparaître les antagonismes entre les hommes. Sorte de métamorphose de la violence dont
la victime émissaire est le pivot. La victime émissaire est alors simultanément responsable du désordre et de l’ordre consécutif restauré par son sacrifice. Elle apparaît donc comme une créature
surnaturelle qui sème la violence pour récolter ensuite la paix.
Ainsi, la victime émissaire réalise l’union mystérieuse et sacrée du plus maléfique et du plus bénéfique : fauteur de violence et de désordre tant qu’elle séjourne
parmi les hommes, elle apparaît comme une espèce de rédempteur aussitôt qu’elle est éliminée par la violence : la violence de toute une communauté contre un seul.
«Le bouc émissaire est l’immonde pur, le mal à expulser, et en même temps l’élément transcendant, car c’est par sa mise à mort, suivie de sa divinisation, que
l’équilibre social est retrouvé »
3 – qu’elle est l’origine de la violence humaine ?
Pour René Girard, la violence humaine trouve son origine dans la mimésis (désir mimétique et réciprocité violente) qui multiplie les antagonismes et conduit les
individus à entrer dans des cercles vicieux dont l’aboutissement ne peut être que la violence et le meurtre. C’est l’imitation désirante, le désir mimétique et les rivalités féroces qu’il
engendre qui constituent les sources de conflits et de la violence qui gangrènent la société et l’ordre social.
Ainsi, les individus sous l’impulsion de leurs désirs mimétiques entrent en conflit les uns avec les autres et contribuent à une propagation de la violence dans
toute la communauté, s’exposant à un cycle infini de réciprocité violente, d’agressions et de vengeances réciproques.
Faisons une pause de court instant et tentons de résumer ce que nous venons de voir :
Les hommes sont violents parce qu’ils s’imitent. Cette violence peut atteindre des niveaux tels
qu’elle peut anéantir toute une communauté. Pour contenir cette violence, les sociétés primitives la concentrent sur des victimes émissaires : la violence est ainsi canalisée puis expulsée en
dehors du groupe, l’ordre social est restauré, et le niveau de violence retombe pour un temps.
Que dit encore René Girard ?
4 – il voit dans l’invention par les hommes de ce processus victimaire l’émergence du religieux et du sacré et sur
cette base là, les origines de la culture humaine.
C’est, dit-il, l’invention du processus victimaire qui est à l’origine de la culture.
La victime émissaire n’est pas une offrande, mais l’entité sacrée à partir de laquelle la communauté retrouve la paix. C’est elle qui assure le passage de la
violence à la non violence, et qui relie les hommes entre eux dans l’édification et la stabilisation d’un ordre culturel. Pour René Girard, la pratique du sacrifice dans les sociétés primitives
n’obéit pas aux règles d’une pensée magique qui verrait dans l’origine du désordre social une divinité en colère qui se retournerait contre les hommes, mais une pratique (du sacrifice) qui obéit
à une logique du sacré puisque la victime émissaire est simultanément porteuse du bénéfique et du maléfique.
La violence unanime sur la victime émissaire a donc un caractère fondateur car elle fonde et stabilise un ordre social.

« Repérer la violence fondatrice c’est comprendre que le sacré unit en lui tous les contraires … Les hommes n’adorent pas la violence en tant que telle : ils ne
pratiquent pas le culte de la violence au sens de la culture contemporaine, ils adorent la violence en tant qu’elle leur confère la paix dont ils jouissent jamais. A travers la violence qui les
terrifie c’est donc la non violence que vise toujours l’adoration des fidèles … Si la pensée religieuse primitive se trompe quand elle divinise la violence, elle ne se trompe pas quand elle
refuse d’attribuer au vouloir des hommes le principe de l’unité sociale … Le religieux, même le plus grossier, détient une vérité qui échappe à tous les courants de la pensée non religieuse. Il
sait que le fondement des sociétés humaines n’est pas une chose qui va de soi et dont les hommes peuvent s’attribuer le mérite. Le rapport de la pensée moderne au religieux primitif est donc très
différent de celui que nous imaginons. Il y a une méconnaissance fondamentale qui porte sur la violence et que nous partageons avec la pensée religieuse. Il y a, par contre, dans le religieux,
des éléments de connaissance, au sujet de cette même violence, qui sont parfaitement réels et qui nous échappent complètement ».
Contrairement à tout un pan de la pensée moderne qui voit dans l’origine d’une société un fondement contractuel, pacifiste, un intérêt bien compris, René Girard
voit dans la violence et le sacrifice d’une victime émissaire, le moment fondateur de l’ordre social. L’origine de la société ne se situe pas dans le contrat mais dans le meurtre de la victime
émissaire qui polarise toute la violence des membres de la communauté et la transcende. La violence et le sacré ne font donc qu’un pour expliquer l’origine de l’ordre social. La violence est
fondatrice (dans le respect du sacré et de la divinité) de l’ordre social.
Le sacrifice devient au fil du temps une imitation de la violence fondatrice destinée à rappeler aux hommes le caractère sacré de la victime émissaire. En même
temps cette même communauté se protège d’un retour de la violence réciproque via un rappel et un renforcement du sacré, c’est-à-dire de ce qu’il ne nous faut pas transgresser : « le religieux dit
vraiment aux hommes ce qu’il faut faire et ne pas faire pour éviter le retour de la violence destructrice ».
Violence et sacré ne font qu‘un.
Le sacré est donc ce que l’homme ne doit pas « toucher » ; le sacré dit (à l’homme) ce qu’il faut faire et ne pas faire afin d’éviter le retour de la
violence.
Le sacré est la violence contenue.

Pour René Girard, l’humanité est née de la répétition innombrable du processus victimaire, c’est-à-dire de l’expulsion de la violence par la violence et dont les
traces se retrouvent universellement dans les mythes, dans les rites sacrificiels des religions ou dans les fêtes populaires les plus anciennes.
« L’origine de la culture est aussi celle de l’ordre, c’est-à-dire de la classification symbolique. Pour avoir un symbole, il faut une totalité. La religion la
fournit, et la religion en tant que qu’institution émerge à travers le mécanisme émissaire. Le premier symbole, le bouc émissaire, est la source de la totalité qui organise les relations sociales
d’une façon nouvelle. Puis, grâce au rituel, le système devient un processus d’apprentissage. Bien sûr, les sociétés primitives ne répètent pas pour apprendre comme les petits écoliers, elles
répètent pour ne plus avoir de violence ».
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Voilà résumé le fondamental des découvertes de René Girard. Volontairement je ne suis pas entré dans les détails et développements. Son œuvre est complexe. Cette «
base » de départ a pour objectif d’accompagner tout nouveau lecteur de René Girard dans la lecture de ses ouvrages.
Bien sûr ses travaux sont nombreux. Je conseille notamment sa lecture nouvelle et sublime de nombreux textes issus des mythes grecs et de la Bible, .... D’un seul
coup nombre de points obscurs et incompréhensibles s’éclairent, deviennent lumineux. Et, en même temps, se dessine une continuité extraordinaire entre tous ces textes : celle qui trace
l’évolution de la pensée humaine jusqu’à nos jours.
Note 1: les résultats des travaux de René Girard, ses premiers livres, ont été publiés il y a 40 années (« la
violence et le sacré ») ! C’est dire combien ils dérangeaient et continuent à déranger les innombrables « bien pensants » !
Note 2 : Bibliographie succincte
- « la violence et le sacré » : c’est la pierre angulaire de l’œuvre de René Girard,
- « des choses cachées depuis la fondation du monde » : large exposé des théories de René Girard suivi d’une lecture inédite de plusieurs textes
judéo-chrétien,
- « la route antique des hommes pervers » : méditation sur les sociétés humaines et sur l’originalité du « Livre de Job »,
- « je vois Satan tomber comme un éclair » : ce qui fait l’originalité irréductible des écritures judéo-chrétiennes.