Finike, mars 2008
de Xania à Istanbul
«l’école à bord»
Notre périple, comme notre programme de navigation furent conditionnés et rythmés par la scolarité à bord du voilier de notre fille Carole.
Ainsi et exceptionnellement cet article ne sera pas rédigé par Pierre mais par moi, « son équipière », puisque c’est moi … qui assuma la tâche d’institutrice à bord !
Notre carnet de voyage serait incomplet si nous n’évoquions pas cette expérience.
Toutefois, avant d’évoquer « l’école à bord » il me semble opportun de faire part de mon expérience préalable du « monde scolaire ».
Nous déscolariserons Carole en janvier 2004. A cette époque nous ne savions pas que trois mois plus tard nous bâtirions notre projet de périple en voilier.
Carole à Leptis-Magna – Libye – avril 2006
De nombreuses observations, questions et réflexions jalonnèrent les années durant lesquelles Carole fréquenta l’école maternelle.
Je constaterais en premier qu’il était quasiment impossible d’engager un dialogue constructif et serein avec la majorité des enseignants. Sans doute trop naïve, je m’étais imaginée qu’une
coopération efficace entre parents et enseignants irait dans le bon sens pour le plus grand bien de l’enfant. Je me trouverais face à des enseignants méfiants et sur la défensive face aux
parents. Il est vrai aussi, à leur décharge, que le système ne les aide pas ou ne favorise pas leur épanouissement professionnel. Ils se doivent de prendre mille précautions vis-à-vis des
enfants : il est difficile pour eux d’adresser une remarque ou une observation à un enfant sans prendre le risque de voir les parents intervenir.
Depuis de nombreuses années ils subissent d’incessantes réformes de l’enseignement mises en place par l’Education Nationale, de quoi déboussoler nombre d’entre eux et surtout les dégoûter de
l’enseignement. Sans aucun doute ne peuvent-ils plus exercer leur métier comme il se devrait ou comme il aimerait par expérience le pratiquer. Je constaterais ainsi une très forte dégradation de
leurs conditions de travail.
D’autre part, je vais découvrir avec étonnement et effarement que nombre d’enfants étaient contraints de consulter un «psy » sur les instances du corps enseignant (Education Nationale) et
que leurs parents acceptent cela sans réagir. Comme si, seul un « psy » était en mesure d’apporter une réponse aux problèmes normaux posés par nos enfants en général et au sein de
l’école en particulier. Certains parents culpabilisent, pensent que les problèmes de leur progéniture sont de leur fait alors que le plus souvent ils sont tout simplement engendrés par le système
actuel. La plupart des parents font confiance à l’Education Nationale et c’est normal. Mais en même temps ils n’ont pas conscience que consulter un « psy » n’est pas neutre. Ils n’ont
pas conscience qu’abandonner ainsi leurs enfants aux mains d’un « psy » c’est se dévaloriser aux yeux de leurs propres enfants, c’est reconnaître implicitement qu’ils ne sont pas
en mesure d’assurer leur rôle d’éducateurs et, plus grave encore, que c’est « apporter de l’eau au moulin » à ceux qui préconisent que l’éducation des enfants soit faite par un
organisme extérieur indépendant des parents.
Carole à Leptis-Magna – Libye – avril 2006
J’espérais pouvoir engager des discussions et actions au sein d’une association de parents d’élèves. De nouvelles déconvenues m’attendaient. Les parents n’étaient en réalité préoccupés que par
leurs difficultés personnelles dont la résolution demandait un simple dialogue avec les enseignants. A l’évidence, de tels problèmes ne relevaient pas du cadre d’une telle association.
L’individualisme sévissait là aussi. Que de pertes de temps en discussions inutiles sur des sujets futiles. Moi qui pensais y trouver solidarité et unité d’action pour le bien être de nos enfants
(ce qui me semblait être le cœur même de la mission de l’association) ! Je tenterais de m’y investir, ce fut en pure perte !
L’Ecole de la République d’aujourd’hui.
Amer constat.
C’est l’école des inégalités. Tous les enfants ne sont pas traités de la même manière. Déjà en maternelle, les enseignants « déterminent » quels seront les bons élèves, les moyens et
ceux pour qui tout est perdu d’avance !!! Sur quels critères ? Cela est parfaitement anormal et inadmissible. Où est l’égalité de chance ? Puisque l’on sait que l’intelligence est
partagée par tous quel que soit son milieu social ou son origine ethnique. Déjà une ségrégation dès la première année de maternelle : combien d’enfants issus de milieu modeste pourront faire
des études supérieures ou intégrer une grande école ? C’est cela l’école de la République ? C’est cela que nous devrions imposer à nos enfants ? Le rôle des parents n’est-il pas
justement de se préoccuper et veiller à son avenir ?
J’ai pris connaissance du Rapport du Haut Conseil de l’Education dont je joins ci-dessous un extrait :
Extrait du Rapport du Haut Conseil de l’Education
Bilan des résultats école 2007 – Ecole primaire
Les difficultés, identifiées dès le début de la scolarité,s’aggravent avec le temps
Le niveau à l’entrée au CP pèse très fortement sur les chances d’un cursus scolaire régulier
Le ministère de l’Éducation nationale a identifié cinq domaines dans lesquels des compétences sont jugées utiles pour entamer la scolarité élémentaire dans de bonnes conditions :
1. les connaissances générales : reconnaissance de personnages, d’instruments de musique, de contes, de monuments… ; culture technique : classement d’objets suivant leur fonction (indiquer
l’heure, couper…), identification d’un intrus dans un ensemble d’outils… ;
2. les compétences verbales et la familiarité avec l’écrit : compréhension orale, connaissance de l’aspect du livre, repérage de l’incohérence d’une histoire, connaissance de l’alphabet,
reconnaissance auditive de mots, de phonèmes en différentes positions, discrimination entre des messages corrects et des messages incorrects sur le plan de la morphologie ou de la syntaxe,
écriture du prénom, écriture de lettres dictées, ajout de lettres manquantes, mémorisation et reproduction de lettres et signes… ;
3. les compétences logiques et la familiarité avec le nombre : écriture de chiffres et de la suite des nombres, comparaison de collections, ajout et retrait, reconnaissance de chiffres, de
nombres et de figures géométriques… ;
Ce rapport est édifiant ! Les enseignements fondamentaux sont normalement apportés dans les classes dites « primaires » des CP/CE1/CE2/CM1/CM2. Or ce rapport précise qu’afin
d’éviter les futurs échecs scolaires les enfants devraient posséder des acquis avant le cycle primaire !
Que je sache, jusqu’aux années soixante environ, les enfants ne fréquentaient pas tous l’école maternelle. Nul n’évoquait l’importance d’activités «d’éveil ». Même si tout n’était pas
parfait, la majorité des élèves maîtrisait le français et les mathématiques en fin de CM2. A cette époque on parlait peu d’échecs scolaires.
Carole à El Jem – Tunisie – septembre 2005
J’aimerai comprendre pourquoi le taux d’échec scolaire est devenu aussi important aujourd’hui. La majorité des enfants fréquentent l’école maternelle. Ils ont donc tous bénéficié de telles
activités d’éveil. Si cet « éveil » était efficace on devrait logiquement constater de notables améliorations. Hors, il n’en est rien !
La réussite dans les classes primaires ne dépend pas d’éventuelles compétences qui seraient acquises par l’enfant en classes maternelles.
Carole à Cnossos – Crète – octobre 2006
Il est à craindre que cette phase « d’éveils » en classes maternelles présente le risque de perturber la grande majorité des enfants et de les rendre réfractaires à toutes études. A ces
âges là le mûrissement de l’enfant est aléatoire et beaucoup trop dépendant de l’affectif (maternel) : les blocages qui en résulteront risques de s’avérer dramatiques pour son avenir. A
l’évidence les parents seront satisfaits de pouvoir confier dès 2 à 3 ans leurs enfants à l’école, de ne plus avoir à payer une crèche, bref de ne plus avoir « à charge » leur propre
progéniture, mais à quel prix ! En ont-ils bien conscience ?
La méthode de lecture : méthode globale ou syllabique ?
Les médias traitèrent sous tous les angles ce sujet. De nombreux spécialistes apportèrent leur science en ce domaine.
Je vais simplement parler de mon expérience avec Carole. N’étant pas enseignante et ne possédant pas de connaissances particulières en ce domaine je n’avais donc pas d’a priori.
Carole connaîtra très tôt l’alphabet ce qui m’imposera de rechercher des ouvrages d’apprentissage de la lecture. J’en trouverai un basé sur la méthode globale. Chaque page comportait une
illustration suivie d’un texte. Il était alors demandé à l’enfant de « regarder » et mémoriser visuellement des mots entiers puis de savoir les retrouver dans le texte.
Après trois semaines d’apprentissage selon cette méthode, je constatais peu de progrès chez Carole. La lecture devenait une « corvée » pour elle. Je m’inquiétais de savoir si Carole
n’avait pas de réels problèmes de compréhension.
Carole à Athènes – Novembre 2006
Je me mis alors en quête d’un autre ouvrage et trouvais une réédition de la méthode syllabique BOSHER.
J’abandonne donc la méthode globale et m’engage dans la méthode syllabique ! Surprise ! Carole avance à pas de géant. Me voilà rassurée.
Je pense qu’il y a d’autres enfants comme Carole qui progresseraient sans problème si les enseignants disposaient de la souplesse d’utiliser la méthode de son choix adaptée à chaque élève.
En plus des cours pas correspondance j’ai eu la chance de dénicher des ouvrages de français et de mathématiques des années cinquante. Ils m’ont été infiniment utiles. En français, je regrette que
les auteurs classiques soient de moins en moins étudiés. L’enfant pourra aimer, apprécier et maîtriser sa langue à condition qu’il soit nourrit de bons exemples. Chez un enfant on obtient
toujours de bonnes récoltes si l’on plante les bonnes graines.
Carole à Crotone – Italie – juillet 2006
Conséquences :
Face aux problèmes rencontrés dans les établissements publics, les parents ayant des revenus suffisants inscrivent leurs enfants dans des collèges privés confessionnels. Des écoles spécialisées
vont être créées sous couvert d’accueillir des enfants dits « précoces » ou « surdoués ». Dans en avenir proche de nombreuses écoles privées seront sponsorisées par des
entreprises privées.
L’école laïque va devenir « l’école à minima » pour les plus défavorisés.
Dans un tel contexte que doivent faire les parents ? Accepter que leurs enfants courent le risque d’être détruits par le système ? Accepter que l’instruction soit réservée à une
élite ?
De plus en plus de parents, comme nous, prendront en charge l’instruction de leur enfant.
L’école à la maison
J’ai accompagné Carole de la classe de CP jusqu’au CM2. Le bilan des ces années est positif.
Nous poursuivrons notre périple de navigation et continuerons les cours par correspondance. Et si pour une raison quelconque nous devions reprendre une vie sédentaire notre choix serait le même.
Il y a peu de différence entre faire l’école à la maison ou sur le bateau. Notre programme de navigation est élaboré en fonction de l’emploi du temps scolaire. Internet est un outil
indispensable. Seul désagrément : lors de nos escales nous ne pouvons pas toujours avoir un accès internet facile.
Carole à Rhodes –village médiéval – mai 2007
Les contraintes sont les mêmes : rigueur dans l’organisation de la journée, respect de l’emploi du temps, veiller au sérieux de l’enfant dans l’accomplissement du travail, disponibilité des
parents, être à l’écoute de son enfant, faire preuve et disposer d’une grande patience, ne pas s’énerver lorsque l’enfant ne comprend pas aussi vite qu’on le souhaiterait, … Ne pas hésiter à
expliquer plusieurs fois, en essayant de trouver la meilleure façon. On n’y arrive pas toujours du premier coup ! C’est un investissement personnel important qu’il faut savoir assumer. Mais
que de satisfactions à voir son enfant apprendre, progresser et s’épanouir dans un univers harmonieux.
L’école à la maison : le regard extérieur
Choisir «l’école à la maison » amena un certain nombre de commentaires et réflexions de la part de notre entourage et du voisinage. Nous nous sommes heurtés à l’incompréhension face à ce
choix. Les parents qui instruisent leurs enfants sont soit suspectés d’appartenir à une secte, soit considérés comme des marginaux, soit taxés de refuser que leur enfant côtoie les enfants de
l’école ou autres inepties. D’autres au contraire seront plus réceptifs, ceux-là même qui rencontrent à leur tour des difficultés ou sont plus « attentifs » à la scolarité et
comportements de leurs enfants. Beaucoup de personnes ignorent que l’on peut librement déscolariser son enfant. L’école n’est pas obligatoire, seul l’enseignement est obligatoire. Les parents ont
ainsi la liberté de choisir d’instruire leurs enfants.
Une question nous est constamment posée : quid de la «socialisation» de l’enfant ? Pour être franc, elle ne nous est pas posée sous forme de question, mais toujours sous forme de
reproche ou d’« argument» accusatif !
Socialisation : processus par lequel l’enfant intériorise les divers éléments de la culture environnante (valeurs, normes, codes symboliques et règles de conduite) et s’intègre
dans la vie sociale (Le Petit Larousse Illustrée 2000)
Carole à Rhodes – mai 2007
Ce n’est pas uniquement à l’école que l’enfant apprend à être sociable. L’apprentissage de la « socialisation » commence dans le milieu familial, se poursuit aux contacts des autres en
divers lieux : activités sportives, artistiques, dans les jeux, dans la rue, dans le quartier, …
Individualisme : tendance à s’affirmer indépendamment des autres. Tendance à privilégier la valeur et les droits de l’individu contre les valeurs et les droits des groupes sociaux
(Le Petit Larousse Illustrée 2000)
Quoi qu’il en soit, la socialisation est dépendante de la société dans laquelle on évolue. Les codes, normes, règles de conduites de notre société actuelle, par essence individualiste, sont-ils
compatibles avec la « socialisation » recherchée ?
Vouloir parler de socialisation dans une société individualiste me semble tout simplement incompatible.
Observez les enfants dans une cours de récréation ou une aire de jeux. Vous constaterez beaucoup de violence, de cris, d’insultes,…. Parfois les parents s’en mêlent et assistons à un déchaînement
d’agressivités. C’est cela l’apprentissage de la « socialisation » ? C’est plutôt la jungle !
Lors de notre hivernage à Xania en Crête (Grèce) j’ai pu observer les enfants dans les aires de jeux ou cours de récréation. Quelle différence ! Pas de violence, ni de mauvais gestes. Les
enfants grecs, par exemple, savent dès le plus jeune âge se respecter naturellement. Simplement un constat, mais quel constat !
Partout où nous passerons (Tunisie, Italie, Grèce et Turquie) nous serons étonnés de constater vraiment peu de délinquances, des enfants normalement calmes y compris dans les classes sociales les
plus défavorisées. Pas de « psy » ici pour les adultes, encore moins pour les enfants ! Alors, pourquoi tout cela chez nous en France ? Serions-nous, nous les français, des
« grands malades » et des incapables et nos enfants des « tarés » ?
Quelque chose n’est pas sain dans toutes ces « directions » qu’on voudrait nous faire prendre. Notre devoir de parents est d’être absolument vigilants pour nos enfants.
Les Médias – les Politiques
Je suis agacée par les interventions dans les médias de prétendus spécialistes de l’enfance, qu’ils soient pédagogues ou psychologues, nous abreuvant d’analyses et de statistiques. Du pur
verbiage pour ne rien dire, surtout pas l’essentiel. Et leur parole a valeur de vérité. Pire, ne peut être remise en cause. Un point commun à tous ces beaux discours: l’absence de bons sens et
d’esprit critique.
Parents et enseignants ne devraient plus s’opposer. Cela n’a pas de sens. Tous devraient s’unir et agir pour éviter un tel gâchis et travailler dans l’intérêt des enfants.
J’éprouve des sentiments d’impuissance et de colère en pensant à tous ces enfants qui seront « broyés » demain pas ce système. Ils seront les adultes de demain. Pour nombre d’entre eux
l’avenir leur est déjà fermé … dès la petite enfance ... Tout cela est dramatique, inquiétant …
Carole et son frère Guillaume en Cappadoce (Göreme) - Turquie – février 2008