La mer … et moi.
par Christine
… imprévisible … capricieuse… indomptable … mystérieuse …
… source de vie et de mort … fascinante et effrayante.
Depuis de nombreux mois, j’avais envie d’exprimer mon vécu au contact de la mer et ce qu’elle m’inspirait. Un temps d’imprégnation s’est avéré nécessaire afin de me permettre
d’être en mesure de restituer ces ressentis et enseignements que je tirerais de cette expérience.
C’est avec enthousiasme que je partais avec Pierre et Carole pour ce périple de trois années. J’avais naïvement pensé que mon expérience préalable de plaisancière était suffisante,
que tout devait bien se passer.
Je me rendrais vite compte que naviguer quelques semaines par an ne permet pas d’acquérir une expérience suffisante de la mer et de la navigation.
Au début de notre voyage bien des éléments vont me perturber. Vivre sur un bateau c’est évoluer dans de nouvelles références. C’est passer de la stabilité rassurante de l’élément
terre à la mouvance et instabilité de l’élément eau. De nouveaux gestes et réflexes sont à acquérir. C’est accepter et comprendre que les multiples états de la mer sont sa normalité. C’est
accepter les navigations rendues ainsi pénibles, difficiles, épuisantes. C’est accepter les nombreux problèmes « techniques » qui ne manquent pas d’apparaître et qui vont prendre,
justement parce que nous sommes sur un bateau, une dimension qu’ils n’auraient jamais eu dans une maison. Tout est important dans un bateau. Improvisation et dilettantisme n’ont pas leur place à
bord.
Je vais ainsi découvrir brutalement et sans ménagement, mes maladresses, mes peurs et mes angoisses.
Paradoxalement, je vais éprouver pour la mer à la fois attirance et répulsion !
Je vais d’abord apprendre à vivre avec elle, quelques soient ses états.
Combien elle est apaisante et rassurante quand elle est calme ! Que de plaisirs à se laisser bercer par ses flots. Moments hautement propices à la rêverie, à la réflexion. Je
pourrais voguer ainsi durant de nombreuses heures sans éprouver un quelconque ennuie ou sentiment de monotonie. Le temps n’existe plus. Le temps s’arrête. Préservée du bruit et de l’agitation du
monde, je retrouve l’essentiel. Ce que l’Homme n’aurait jamais dû perdre. Plongée dans les éléments, j’évolue en totale harmonie avec eux.
Si elle sait se montrer accueillante et pacifique elle peut aussi changer d’humeur brutalement, devenir houleuse, agitée, inconfortable à la limite du supportable.
Impossible d’oublier ces navigations mal vécues lorsque le bateau est secoué en tous sens pendant de longues heures. Sur une mer furieuse toute erreur ou panne peut se révéler
dangereuse voire fatale.
La vague (Hokusaï)
Aucun raisonnement logique ne m’empêchera d’entrevoir tous les scénarios de catastrophes. Mes pensées étaient alors aussi agitées et perturbées que l’état de la mer ! Mes sens
étaient en alerte. L’angoisse m’envahissait dès le sifflement du vent dans les haubans et aux chocs des vagues heurtant la coque. Je me sentais infiniment vulnérable !
Puis la peur et la panique : celle d’être engloutie dans cette immensité aquatique. Avec cette image de la mort qui peut survenir à chaque instant, en quelques minutes.
Jamais sur terre je n’avais eu de telles relations avec la mort.
Tout déplacement sur le voilier devient dangereux et périlleux. Sans oublier le mal de mer. Le souhait que tout s’arrête. Mais c’est impossible. Il faut attendre, attendre,
attendre … patience et résignation ! Parfois, mon malaise physique et moral prendra une telle ampleur que naîtra en moi l’envie de passer par-dessus bord afin que tout s’arrête ou
d’abandonner notre périple à la prochaine escale !
Que de sentiments d’impuissance face aux éléments déchaînés !
Je vais ainsi réaliser progressivement, au fil des jours, que la mer ne nous passe rien de nous même, qu’elle va me conduire au bout de mes propres limites ... au bout de
moi-même.
Je partais pour découvrir d’autres peuples, d’autres pays, d’autres cultures, j’ignorais que j’allais accomplir aussi … mon propre « voyage intérieur ».
La mer offre de magnifiques spectacles. A chacune des heures du jour elle se pare de nouvelles couleurs. Sa palette des nuances est infinie. On ne se lasse pas d’un coucher du
soleil. On ne se lasse jamais par claire nuit, dans un mouillage éloigné des lumières des villes, d’observer la voûte céleste.
Soleil couchant
Je vais découvrir que la mer possède ce don inouï de nous plonger dans le monde merveilleux de la rêverie et qu’avec elle tout prend alors une autre dimension.
Je me souviens d’une navigation de nuit d’été où nous serons surpris par un orage. Nous assisterons à un véritable feu d’artifice d’éclairs zébrant et illuminant le ciel de
tous côtés. C’était tout à la fois terrifiant et grandiose. Ces Instants simples devinrent magiques.
Ma rencontre avec les dauphins venant jouer autour de Leptine constitua d’autres moments inoubliables et magiques. Je me sentais irrésistiblement attirée par eux, avec cette envie
folle d’aller les rejoindre et partager leurs jeux. J’aime et n’oublierais jamais leurs regards malicieux et confiants. Ils semblent vouloir communiquer avec nous. Moments privilégiés : je
voudrais qu’ils ne s’arrêtent jamais.
Musée d’Héraclion (Crête) – peintures murales du palais de Cnossos
Après quelques heures de repos à l’escale, je serais envahie par des sentiments contradictoires. Je savais que j’aurai de nouveau à subir de nouvelles navigations difficiles et que
j’éprouverai encore de telles difficultés. En même temps il m’était alors inimaginable d’abandonner Leptine.
Lors de notre premier hivernage je demanderais à Pierre d’adapter nos futures navigations. Qu’elles soient moins longues afin de me laisser le temps d’«apprivoiser» la mer (de
m’amariner en fait !). Nos conceptions de navigation vont alors s’opposer ! C’était pour lui une grosse concession. Pierre n’a aucun problème avec la mer, son rapport avec elle est
simple et naturel. Ce qui n’était pas mon cas. Il va progressivement intégrer mes difficultés et mettrons en œuvre une nouvelle approche de la navigation faite de moyennes étapes n’excédant pas
au maximum 12 heures consécutives de navigation. Nous nous adapterons également aux diverses possibilités du moment. Par exemple, au milieu des îles grecques de la Mer Egée, nous naviguerons
entre deux îles l’après-midi. Ainsi Carole pouvait assurer son travail scolaire normal durant la matinée.
Je vais découvrir que la mer est un révélateur impitoyable pour un couple. Si ses fondations sont fragiles il aura alors bien des difficultés à supporter les épreuves que la mer
lui fera subir. La rupture est généralement au bout du voyage, parfois à la prochaine escale ! Nous rencontrerons de nombreux navigants qui nous avouerons avoir vécu cette expérience. Dans
le cas contraire, si le couple est bien « arrimé » il s’en verra alors enrichi par toutes ces expériences au contact de la mer.
Je découvrirais qu’il en va de même pour toutes les autres relations que nous aurons au cours de notre périple.
La mer possède ce pouvoir de révéler le vrai. Le faux quant à lui ne lui résiste pas.
Ulysse et les sirènes
Je vais réaliser combien la vie à terre est néfaste à l’homme occidental. Faite de limites, de contraintes artificielles elle l’asservit et fait de lui un assisté. Son
environnement immédiat se dégrade, devient artificiel avec pour conséquence évidente de le déshumaniser. Ses besoins ne sont plus les siens mais ceux crées par d’autres que les médias vont
diffuser en boucle 24h sur 24h.
L’homme occidental à terre ne sait plus vivre, ne sait plus penser, n’a plus de pensée, perd son contact avec la nature. Il ne sait plus vivre en harmonie avec les éléments.
Naviguer et vivre sur un bateau est un merveilleux retour aux sources et à l’essentiel.
Je vais retrouver le temps, le temps de penser, le temps des pensées.
Je vais retrouver la nature, l’eau, l’air et le feu (le soleil).
Je vais retrouver le calme propice à la réflexion et au repos.
Je vais apprendre l’autonomie et l’auto portance en tous domaines.
Je vais enfin apprendre à devenir moi-même.
Notre périple fait de découvertes des hommes, de leurs pays et de leurs histoires sera aussi celui de prises de conscience parfois douloureuses concernant le monde qui nous entoure.
Naviguer ne signifie pas quitter un monde pour mener une vie égoïste.
Non, bien au contraire. C’est vivre des moments intenses de joies mais aussi de souffrances parce que le voyage justement nous met face aux réalités et face à nos propres
réalités.
Je vais beaucoup apprendre de la Mer : elle me fera renaître.
Tout cela est à jamais gravé en moi.
Je rêve que Leptine nous porte là
où les hommes vivent en paix,
dans le respect des uns et des autres,
là où je trouverai enfin ma place.
Christine