Le « choc » du retour

Bien qu'en partie prévisible, nous ne nous attendions pas à la brutalité du choc que nous ressentîmes au contact de la société que nous avions quitté trois années auparavant. Il serait trop long et fastidieux de développer ici l'ensemble de ses origines. Une d'entre elles nous interpella plus particulièrement puisqu'elle mit directement en cause notre relation avec les autres, que ce soit nos connaissances, amis ou... membres de nos familles respectives !


A vrai dire, ce fut l'épreuve la plus redoutable que nous eûmes à traiter et à gérer dès notre retour. Elle s'imposa de fait et monopolisa notre attention.

 
Longtemps nous recherchâmes « ce qui se passait en nous ». Sans succès. Cet échec nous conduisit sur une autre voie, somme toute plus logique, de déterminer « ce qui avait été modifié en nous » de nature à faire évoluer notre sensibilité relationnelle.

 
Comme c'est souvent le cas dans une situation d'introspection, nous fûmes soudainement envahis par une clarté fulgurante à l'instant même où nous prononçâmes deux mots: terre et mer. La clé de notre problème coulait alors de source. Dans leur opposition et alternance. Le stable et l'instable. De ce stable pourvoyeur indécent d'instabilités à ces mêmes instabilités génératrices avides de stabilité.


 Ce voyage fut notre première expérience de longue durée d'une vie en mer sur un bateau.

 

Nous étions donc semblables à la grande majorité des terriens, terriblement habitués depuis notre naissance à la terre ferme. Au point d'avoir perdu conscience de sa présence. Nous l'occultions d'autant plus aisément qu'elle ne nous posa pour ainsi dire jamais de problème. Certes elle peut parfois trembler, se montrer violente, mais n'eûmes jamais l'occasion de la connaître ainsi. Nous ne craignons pas qu'elle se dérobe sous nos pas ou qu'elle nous fasse perdre l'équilibre. Nos deux pieds en appuis sur elle suffisent à maintenir notre corps droit. Rien n'est donc plus naturel pour nous que cette tranquille assurance de notre corps.

 

D'ailleurs, cette merveilleuse stabilité naturelle dont dispose l'homme deviendra source de nombreux jeux et la base de l'une de ses activités sportives favorites. Celle qui consiste justement à défier les lois de l'équilibre et à inventer de nouvelles variantes de déséquilibres corporels. Aujourd'hui elle est devenue sport olympique. Est déclaré vainqueur celui ou celle qui partant de sa position naturelle d'équilibre parviendra à la retrouver après avoir engranger avec le plus d'audace, de grâce, d'élégance et de naturel le maximum de figures acrobatiques périlleuses.

 

Dans une telle condition idéale de stabilité, l'homme peut défier la nature, se jouer de sa loi et se livrer à toutes les contorsions physiques qu'il souhaite, puisqu'il n'encourt aucun danger sérieux.

 

Cette faculté spécifique à l'homme de défier une à une les composantes de son cadre de vie et de lui-même se retrouve aussi au sein de sa structure mentale, c'est-à-dire au niveau de son éthique en général et de sa morale en particulier. Il se livrera d'autant plus volontiers et sans vergogne à de telles pratiques que cette gymnastique intérieure n'est pas visible de l'extérieur et qu'elles ne modifient en rien son apparence extérieure, corps droit campé sur ses pieds. Il n'a, de plus, rien à craindre; nul n'est en mesure de percevoir les jeux intérieurs auxquels il s'adonne. Aucun risque et  une apparence sauve.

 


Il en est tout autrement dès lors que l'on vit dans un bateau et que l'on parcourt les mers. 

 

Nul besoin d'un long discours ou d'un dessin pour expliquer et faire comprendre que la mer n'est pas par nature un élément stable. Elle est rarement au repos. Son état naturel est d'être agitée. Souvent violemment.

 

Nul besoin d'un long discours ou d'un dessin pour expliquer et faire comprendre que l'homme qui vit sur son bateau n'a plus de référent stable sur lequel il peut s'appuyer, qu'il est physiquement soumis en permanence aux déséquilibres, avec cette présence bien réelle du plus grave danger pour lui, celui d'y laisser sa vie.

 

Alors la mer va jouer son rôle le plus merveilleux et le plus extraordinaire qui soit auprès de ceux qui ont choisis de vivre avec elle. A toutes ces femmes et ces hommes qui feront de la mer leur habitat, elle va avec application les purifier et les rectifier.

 

Sur mer et en mer, l'homme va découvrir qu'il ne peut compter que sur lui-même. Sa sécurité et sa vie ne dépendent que de lui, de lui seul. Il n'a plus de référent stable. Tout bouge, tout se dérobe sous ses pieds. Et c'est bien par ce qu'il ne peut plus être droit physiquement, bien campé sur ses pieds, qu'il ne peut plus compter sur son équilibre corporel, qu'il va devoir s'appuyer sur son propre équilibre interne. S'impose alors à lui l'obligation d'être droit en lui-même. Il n'a pas le choix. Simplement par ce que c'est sa vie qui est en jeu. Il ne peut plus se mentir à lui-même, tricher avec lui-même, faire semblant, faire croire, simuler, ..., tout cela ne peut subsister en lui.

 

Les jours, les mois et les années qu'ils passeront en mer vont formater ces femmes et ces hommes à cette discipline. Merveilleusement rectifiés, ils vont s'inscrire sans en avoir conscience dans cette nouvelle normalité de vie. Peu leur importe qu'ils ne sachent plus marcher correctement dès qu'ils poseront pieds à terre, que leur démarche soit « chaloupante » au regard des autres, eux se sentent merveilleusement bien dans leur corps et dans leur tête.

 

Voilà ce que la mer nous a apporté et qui constitua la raison du « choc » que nous ressentîmes aux contacts des autres. Ce rendez-vous avec de purs terriens fut pour nous des plus traumatisants. Eux et nous étions en opposition de phase.

 

Nous n'avions plus face à nous « X » ou « Y » mais des êtres déformés par leurs acrobaties internes. Nous ne percevions que cela d'eux. Situation insupportable. Nous étions terriblement mal à l'aise. La cohabitation devenait difficile dans de telles conditions. D'autant plus difficile qu'il nous faudra plus de trois mois pour comprendre ce processus auquel la mer nous avait soumis.

 

On ne revient pas « entier » d'un voyage !

 

Mais de quel « voyage » parlons nous ? Je ne saurais précisément l'identifier. Je sais seulement ce qu'il n'est pas. Il n'est pas ces séjours d'agrément d'une semaine, quinze jours, voire d'un mois que l'on peut entreprendre partout dans le monde. La seule chose que je sais, c'est qu'il est initié par une motivation indicible à laquelle on ne peut résister et pour laquelle on est prêt à faire de considérables sacrifices. Dans ce cas, le voyage, quel que soit le moyen utilisé pour se déplacer, apportera de nombreuses satisfactions et sera source d'enseignements prodigieux que lui seul est en mesure d'apporter. C'est une expérience unique. Qui ne peut être partagée et comprise, malheureusement, que par ceux qui ont vécu une semblable expérience.

 

Repartir 

 

Que devions-nous faire ? Revêtir nos habits anciens ? Mettre à la poubelle nos acquis du voyage ? Impossible !

Nous ne disposons pas d'un tel pouvoir. Ils sont là, gravés en nous, indélébiles.

Pas d'autre issue .Vivre avec nos nouveaux habits. Etre soi. Rien que soi.

Accepter cette nouvelle liberté ainsi acquise.

Au nom de quoi devrions nous la rejeter et assumer le fardeau des autres ?

Nous n'interdisons à personne l'accès à sa liberté.

Vivre. Seulement vivre. Pleinement soi.

Tant qu'il encore temps !

 

 

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