Septembre 2008

  

... dessine-moi un voyage ...

 

En cette année 2004, lorsque nous fîmes part à nos amis de notre décision de nous engager dans un périple en voilier, nous n'étions pas en mesure d'expliquer les raisons qui guidaient notre choix. Leur réaction, à l'unanimité moins une voix, fut de considérer que nous réalisions notre rêve. Seule une voix surprenante nous assèna un: « C'est une fuite !». J'avoue avoir été choqué par cette réaction. Jamais la moindre pensée de fuir ne nous avait effleurée. La seule chose dont nous étions sûrs était que nous répondions simplement à un besoin « de voir autre chose », « de faire autre chose ».

 Aujourd'hui, cinq mois après notre retour ... nous avons hâte de repartir !

Fuite ? Non !

 

C'est autre chose que nous allons maintenant vous conter.

Notre aventure intérieure dans l'antre du voyage.

Il nous fallut beaucoup de temps pour mettre de l'ordre en nous, comprendre pourquoi à notre arrivée nous ressentîmes cette étrange sensation de subir un raz de marée et la raison du choc que nous subîmes au contact de la société que nous avions quitté trois années auparavant. Ces deux évènements vinrent embrouiller notablement nos esprits. Jour après jour, nous consacrâmes de nombreuses heures à dialoguer et  à rechercher les mots nous permettant d'identifier chacun de nos ressentis.

 Tout, mystérieusement, nous échappait.


Le langage des sens.

C'est précisément cette incapacité à ne pas pouvoir exprimer à l'aide de mots ce que nous ressentions qui guidera notre travail de restitution.

Nous prendrons conscience que le voyage a réveillé en nous une sorte de langage sans mot. Le langage des sens. Celui qu'ils empruntent pour communiquer à l'homme ce qu'ils perçoivent de l'environnement dans lequel ils se trouvent.

Nous fûmes troublés par cette « découverte ». Pour être franc nous nous inquiétâmes de notre équilibre mental. N'étions nous pas tout simplement entrain de délirer ?

Vînt alors à nos esprits l'image des hommes et des femmes qui peuplaient notre planète il y a de cela plus de cent mille ans. A cette époque le langage des mots n'existait pas. Pourtant ces êtres humains intégrés à la nature vivaient en groupes, disposaient de quelques connaissances et communiquaient entre eux. Des affinités ou répulsions s'établissaient. Munis de « capteurs », ils ne disposaient que de leur corps physique pour construire leur relation avec leur environnement. A l'évidence, leurs sens, sûrement particulièrement développés, les guidaient. Sans doute avons nous là le premier langage de l'homme.

A y regarder de plus près, ce langage sans mot est toujours présent en nous. Certes,  considérablement affaiblie. N'avons-nous pas conservé cette faculté naturelle qui nous permet, par exemple, de recevoir et comprendre les arts ? Ce langage serait-il celui de l'intimité ?

Nous décrouvîmes ainsi qu'il n'y a pas seulement le langage des mots qui avait quelque chose à nous dire, mais aussi celui des choses qui parlent à celui qui sait utiliser les organes de ses sens.

Cette «évidence» ainsi formulée va s'intégrer en nous d'une façon extrêmement fluide et naturelle.

Il nous appartenait ensuite de comprendre comment notre voyage avait pu conduire à un tel résultat. Pour ce faire, nous conservâmes la même image de nos ancêtres et nous nous posâmes la question de savoir ce qu'il y avait eu de commun entre eux et notre voyage.

La réponse ne fut pas évidente. Nous dûmes plonger dans la quintessence de nos ressentis intimes afin d'en extraire un que nous partagions et éprouvions tous deux d'une manière fort prégnante.

A savoir, que nos moments de plus grande plénitude et de bien-être, tant physique que mental, furent ceux où nous nous trouvions isolés de tout contact avec la société, que ce soit en pleine mer ou au mouillage dans une crique ou une baie éloignée de toute habitation. Autrement dit, lorsque nous étions entourés exclusivement des éléments simples que sont l'air, l'eau, la terre et le soleil (feu et lumière). Nous nous souviendrons alors qu'au cours de ce voyage nous avions passé l'essentiel de notre de temps dans de telles conditions.

 

Ainsi, sans le savoir, nous avions exposé nos corps et nos sens à un nettoyage. Ou tout au moins, furent soumis à une certaine purification. Débarrassés d'une bonne partie de leurs scories, ils retrouvèrent force et vigueur. Sorte de renaissance qui sûrement les conduisit dans un état proche de ce qu'ils devaient être aux premières heures de l'humanité.

Nos sens revivaient ! Nos sensibilités se décuplèrent et découvrîmes de nouvelles sensibilités. Nous captâmes et engrangeâmes des milliers et des milliers d'informations sans pour autant être en mesure de les décrypter. Il nous faudra attendre notre retour, réaliser tout ce travail « en soi et sur soi », comprendre le  processus auquel nous fûmes soumis, trouver les mots qui vont décrire d'une manière juste et parfaite les ressentis et impressions que nous avions cumulés afin de pouvoir  intégrer définitivement en nous les enseignements de notre voyage.

Autrement dit, nous fûmes conduits à effectuer un travail auquel nous n'étions nullement préparés et pour lequel nous ne disposions d'aucune compétence. Celui d'intégrer intellectuellement la moisson de nos sens, tout ce que notre corps physique avait accumulé. Autant il est facile au cerveau de comprendre un concept, autant il n'est plus, aujourd'hui, en mesure de comprendre les signaux « sensibles » émis par le corps.

A l'évidence, nos corps n'avaient pas su conserver intactes leurs compétences de perception et nos cerveaux quant à eux n'avaient à leur disposition que des décodeurs notablement fatigués, peu aptes à traduire l'ensemble des signes issus de nos sens.

Ce voyage a purifié nos sens comme il nous obligea à redécouvrir le langage sans mot des premiers humains.

Nous ferons un autre constat majeur. A savoir que la capacité d'intégration totale, c'est-à-dire à la fois physique et intellectuelle, n'est effective chez l'homme que si ses sens sont sains. Aujourd'hui, cette intégration n'existe plus. Seule subsiste la part d'assimilation intellectuelle.

Sans doute trouvons nous dans la dévastation de nos sens, le prix à payer au progrès dit civilisateur. La société dans laquelle nous évoluons aujourd'hui semble avoir développé de multiples parasites qui viennent brouiller la perception de nos sens.

 
« L'homme vit une vie non naturelle. Ce qui chez lui était nature s'est perdu et a été défiguré et déformé par la civilisation. De ce fait l'homme n'est jamais au centre de sa nature, mais il est à côté de lui-même comme un autre que celui qu'il a été ou qu'il peut être en réalité » (*).

Je voudrais, ici, illustrer cette pollution de nos sens par un exemple me concernant. Durant notre périple je vais prendre un immense plaisir à écrire les différents articles de ce « Carnet de voyage ». Ce plaisir prenait sa source dans le simple fait de la fluidité de mes pensées et des écrits qui en résultaient. Tout semblait naturellement « couler de source ». Aujourd'hui, en France, j'éprouve de sérieuses difficultés. Je n'ai plus cette fluidité. Je peine. Et dois me faire violence pour écrire tout ce que nous aimerions transmettre. Le cadre a changé. Me voici plongé dans le bain de notre société. Ses parasites sont à l'œuvre, m'agressent. Mon esprit est brouillé. Plénitude et bien être sont aux abonnés absents.


Le « raz de marée ».

Peu de temps après notre départ je vais assister à la naissance en moi de deux sensations particulièrement étonnantes. Pour étayer la première je ferais appel à une image peu poétique mais parfaitement représentative. J'avais le sentiment d'être l'équivalent d'un tractopelle dont la pelle posée sur le sol se remplissait jour après jour. Quant à la seconde, j'ai eu tout au long de ce voyage la tenace impression qu'une vague de fond se formait en moi, qu'elle prenait une ampleur de plus en plus phénoménale au fur et à mesure que les années s'écoulaient et que j'allais être emporté par elle !

C'est justement le « raz de marée » que nous subîmes dès notre retour en France !

 Cette vague de fond n'attendait qu'une chose ... que nous posions pieds à terre pour se libérer ! Elle se libèra, nous emporta, nous maltraita et en même temps dispersa le «trésor» que nous avions accumulé en nous.

 Deux mois et demi d'insomnies !

 Puis débutera notre travail. Récupérer le trésor dispersé.

 Filtrer ... trier ... analyser ... regrouper ... décrypter ... intégrer.

 (*)  Critique de la raison cynique - Peter SLOTERDJIK - Christian Bourgeois Editeur.

 

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