Monastir, le 15 décembre 2005


Pourquoi avoir baptisé notre bateau « Leptine » ?


Je ne connais pas l’origine de cette coutume ou tradition qui consiste à attribuer un nom à chaque navire. Peut être est-ce le résultat lointain d’une simple nécessité commerciale destinée à différencier sans erreur un bateau parmi d’autres. Peut-être est-ce aussi une réponse aux besoins d’identification et d’appartenance du marin à son navire, tant il est vrai que l’attachement du premier pour le second est puissant. Dès ce jour où j’ai pu enfin m’adonner au plaisir de la navigation et exprimer ma passion pour les vieux gréements, je n’ai rencontré que des hommes et des femmes nourrissant un profond attachement à leur bateau: je n’ai jamais croisé un marin indifférent. Longtemps je fus troublé par les multiples expressions de ce sentiment et découvris ainsi le domaine du «non dit» et le langage muet et rayonnant «des tripes et du cœur ». J’ai espéré, en vain, rencontrer dans mes lectures une quelconque description et analyse de cet attachement.

Aujourd’hui, avec le recul, je pense que seul un authentique marin serait en mesure de le faire, sous réserves qu’il sache d’une part trouver les mots justes pour l’exprimer et dépasser d’autre part l’extrême pudeur qui le caractérise. Ne possédant ni le talent des «mots justes» ni cette pudeur, je dirai simplement que cet attachement me semble proche de celui qu’un cavalier pourrait éprouver à l’égard de sa monture: le respect, l’attraction et l’attention que m’inspire un cheval sont comparables à ceux que mon bateau fait naître en moi. Cheval et bateau ont de nombreux points en commun quant à leurs relations avec l’homme. Tous deux requièrent un dressage réciproque: l’homme se devant avant tout d’apprendre à bien connaître son compagnon. Une relation de confiance est indispensable. C’est elle qui permettra à l’homme d’apprécier les capacités et limites de sa «monture», de déterminer précisément ce qu’il peut lui demander ou pas de faire afin de ne pas le placer dans une situation impossible pour lui et dangereuse pour les deux. Cheval et bateau demandent les mêmes «soins» après une sortie: que ce soit lors du retour à l’écurie ou au port, l’homme se doit de lui apporter attention et nombreux soins.

Ainsi, donner un nom à un bateau n’est pas chose anodine, bien au contraire. Baptiser son embarcation naît généralement d’un histoire quasi personnelle. Chaque propriétaire aimera la raconter ou pas par crainte le plus souvent de dévoiler aux autres une part de son intimité, de sa sensibilité, avec le risque inhérent d’être mal interprété.

Alors peu importe les jugements, sachons partager nos passions: notre vie n’est-elle pas le fruit de nos sensibilités, faiblesses et … passions ?

Alors ?

Alors, dans une utopique quête de comprendre les hommes et l’humanité mon chemin se devait un jour de croiser celui d’Alexandre le Grand. Je n’eu pas à entreprendre une laborieuse recherche d’ouvrages le concernant: les dieux guidèrent rapidement mon choix sur «le roman d’Alexandre le Grand», œuvre de Valerio MANFREDI historien italien. Fabuleuse et passionnante histoire: on ne voudrait jamais interrompre sa lecture !

Alexandre le Grand

Soucieux d’affranchir son fils Alexandre des réalités du pouvoir royal, Philippe le conduisit visiter ses mines d’or du mont Pangée. L’adolescent qu’il était fut effrayé par le spectacle désolant qui s’offrait à ses yeux: il lui semblait découvrir l’Hadés, le royaume des morts. Les conditions de travail et de vie des esclaves achevèrent d’ébranler le jeune Alexandre.

«Quelle faute ont-ils commise ?» demanda-t-il,
- «Aucune, sinon celle d’être nés »répondit son père.
«Pourquoi m’as-tu amené ici?»,
- «Je voulais que tu saches que tout a un prix. Et je voulais que tu saches aussi quel genre de prix. Notre grandeur, nos conquêtes, nos palais, nos vêtements … tout se paie»
«Mais pourquoi eux ?»,
- «Il n’y a pas de pourquoi … c’est le destin ... qui demeure caché jusqu’à notre dernier instant …»
«Mais si tel est le destin qui peut échoir à chacun de nous, pourquoi ne pas être clément tant que la fortune nous est amie»
- « C’est ce que je voulais t’entendre dire. Tu devras être clément chaque fois que cela te sera possible, mais rappelle-toi qu’on ne peut rien faire pour changer la nature des choses ».

C’est alors qu’Alexandre aperçut une fillette un peu plus jeune que lui, qui gravissait le sentier en portant deux lourds paniers remplis de fèves et de pois chiches sans doute destinés aux surveillants. Il descendit de cheval et se dressa devant elle. Elle était maigre, avait les pieds nus, les cheveux sales et de grands yeux noirs plein de tristesse.
«Comment t‘appelles-tu ?» lui demanda-t-il.
La fillette ne répondit pas.
«Elle ne sait probablement pas parler» intervint Philippe.
Alexandre se tourna vers son père: «Je peux transformer son destin. Je veux le transformer».
Philippe acquiesça: «Tu peux le faire, si tu le souhaites, mais rappelle-toi que le monde ne changera pas pour autant».

Alexandre fit monter la petite sur son cheval, derrière lui, et la couvrit de son manteau.

Musee National d'Archeologie d'Athenes

Ils rentrèrent 3 jours plus tard à Pella. Alexandre confia à Artémisia la fillette:
- «A partir d’aujourd’hui, elle sera attachée à mon service et tu lui enseigneras tout ce qu’elle doit savoir» affirma-t-il avec une suffisance enfantine.
- «A-t-elle un nom au moins ?» demanda Artémisia,
- «Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, je l’appellerai « Leptine»,
- « C’est un joli nom qui convient bien à une fillette».

Sûr, notre bateau n’inspire pas la pitié et la pensée de nous assimiler à Alexandre le Grand ne nous effleura à aucun moment: c’est ailleurs que se trouve la raison de ce choix.


Ainsi qu’il l’avait décidé, Leptine servira Alexandre. Elle le fera à sa façon, dévouée, discrète, omniprésente et le suivra fidèlement tout au long de son périple, campagnes et épreuves.
L’histoire nous apprendra qu’elle était la fille d’un roi défait lors d’une guerre et que, selon les coutumes de l’époque, les vaincus étaient, dans le meilleur des cas, récupérés par les vainqueurs en tant qu’esclaves.

 
Alexandre trouva auprès de Leptine paix et repos. Elle veilla sur lui mieux que quiconque n’aurait pu le faire.


En vérité je ne saurai jamais si Leptine a réellement existée ou si elle est issue de l’imagination de Valério MANFREDI, toujours est-il que j’ai été ému par ce personnage. Leur histoire est belle: de la force morale d’un Alexandre juvénile au rôle et comportement apaisants de Leptine.

Quand il s’est agit de «baptiser» notre bateau, nous voulions Christine et moi-même que le nom qu’il porterait soit en phase avec l’esprit de notre projet. Christine proposa ELEE, nom de la ville italienne d’où naquit la philosophie. Pour ma part, mon premier choix, je dois avouer impulsif, me conduisit à proposer Bucéphale en souvenir du superbe cheval d’Alexandre le Grand. Nous déclinâmes ces deux choix: notre périple comme notre bateau n’avaient aucun rapport avec la philosophie et rien de guerrier: nous ne partions pas conquérir le monde ... seulement le découvrir.

«Leptine» mûrit lentement et s’imposa quasi naturellement. En notre fort intérieur nous attendions du bateau qu’il nous soit fidèle et nous conduise à «bon port», autrement dit qu’il fasse preuve envers nous des mêmes qualités que Leptine réserva à Alexandre le Grand. C’est ainsi qu’il devint notre « Leptine ».

Par ce choix, nous étions certains, aussi, que notre bateau serait le seul au monde à porter ce nom ! Vanité quand tu nous tiens ... !

«Leptine» au crépuscule.

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