«L’ouverture d’esprit que donnent les voyages en mer
est comparable à celle que procure la philosophie.
Je pense, qu’il faut faire deux ou trois voyages dans sa vie :
non seulement celui de la philosophie,
mais aussi
celui des paysages et des hommes »
Michel Serres
Monastir, le 16 novembre 2005
La plaisance d'aujourd'hui
Voyager capte l'attention. Il faut du temps pour assimiler et digérer découvertes et nouveautés. La navigation quant à elle requiert une vigilance de chaque instant. Malgré une vitesse du bateau inférieure à celle d'une bicyclette, la mer présente de nombreux dangers et la météorologie n'est pas une science exacte ! L'esprit est donc en permanence sous tension au détriment d?autres facettes du voyage.
Plusieurs semaines de repos dans un même lieu s'avèrent nécessaires afin de restituer ces autres aspects jusqu'alors occultés. Il en est ainsi de ce que nous nommerons «la plaisance d'aujourd'hui», c?est-à-dire des rencontres avec d'autres navigants lors des différents mouillages dans les baies, criques ou plages, ou lors de nos escales dans les ports ou «marinas». A notre grand désappointement et à regret, nous devons avouer que cet aspect est devenu aujourd'hui la facette la plus déplaisante de la plaisance !
Il est loin le temps où sur mers et océans, comme dans les ports, on ne rencontrait que des passionnés de la voile, du bateau, de la mer ou des longs voyages en solitaire ou en famille. Il est loin ce temps où ces hommes et ces femmes se précipitaient sur les pontons quand toi tu arrivais avec ton bateau, pour t'aider à accoster, réceptionner tes amarres et ... amarrer ton bateau comme si c'était le leur. Il est loin ce temps où nous nous retrouvions quelques minutes après, autour d'une bière, dans le carré ou le cockpit, à s'entretenir, comme si on se connaissait depuis toujours, de nos voyages, virées,? Il est loin, très loin ce temps où tous les matins les « bonjours » amicaux, chaleureux et sincères fusaient du ponton dès que l'un d'entre nous émergeait de son bateau ...
La plaisance d'aujourd'hui véhicule les mêmes évolutions que celles de notre société. Le navigant est devenu individualiste. L'est-il par nature, par méfiance, par peur de communiquer ? L'est-il simplement par ce qu'il pend son plaisir et que les autres « il n'en a rien à faire » ... Toujours est-il qu'il semble skipper son bateau comme il conduit sa voiture ... Il y a trop souvent beaucoup de mépris dans leurs attitudes vis-à-vis des autres et une arrogance surprenante que l'on ne s'attends pas à trouver dans un tel cadre. Le contact est quasi impossible. Jusqu?à ignorer le signe de salutation que tu lui adresses.
Que penser par exemple de ce couple de navigant que nous avons côtoyé pendant 8 jours au mouillage dans la baie de Syracuse et que nous retrouvons par hasard amarrés au même ponton que nous à Monastir pour y passer comme nous l'hiver et qui n'adresse aucun bonjour ou paroles alors qu?ils passent au moins 10 fois par jour devant notre bateau ... Il est à espérer pour eux qu'ils n'aient pas un jour, en situation de détresse, à faire appel aux services des autres !
Posséder un bateau, à voile ou à moteur, est devenu un signe extérieur de richesse. Il s'est donc instauré, petit à petit et ici aussi, une sorte de hiérarchie sociale, qui s'exprime en mètres (longueur du bateau), qui fait la distinction entre « monocoques » et « catamarans », le summum étant atteint par les propriétaires d'un certain monocoque fabriqué près de La Rochelle ? qui à 99,99% ne se mélangent pas ou refusent tout contact avec les autres navigants ! Le bateau « classe » l'individu, à tel point qu?il est plus important de posséder un bateau que de naviguer avec ! Ainsi, peux-tu voir dans les ports des propriétaires passer leur temps à astiquer leur bateau afin qu'il paraisse toujours neuf, qui n'hésitent pas à acheter tout ce qui est disponible dans les catalogues nautiques pour pouvoir dire qu'ils possèdent le « top » et l'équipement le plus complet. Le pire se rencontre quand 2 ou 3 propriétaires de cet acabit sont voisins sur un même ponton : alors s'instaure une concurrence, certes courtoise, mais féroce! Etre placé à coté de l'un de ces personnages dans un port : c'est l'enfer pour toi ! Il ne vit plus tellement il craint que ton bateau puisse abîmer le sien !
Leptine au mouillage - baie de Syracuse
Il est là en permanence à surveiller le mouvement relatif des deux bateaux, te demande sans cesse si tu ne pourrais pas mieux régler telle ou telle amarre ou pendille, s'inquiète quand tu vas faire une sortie en mer et quand tu vas revenir ... car il est bien connu de tous les navigateurs que ce sont là les deux phases les plus délicates dans un port en présence du vent.
La plaisance s'est « démocratisée » et c'est très bien. Son seul inconvénient se situe auprès des bateaux loués. Les coûts élevés de location conduisent le plus souvent 2, 3 ou 4 couples à réunir leurs moyens afin de satisfaire soit leurs passions, soit leurs curiosités. Jusque là rien à redire. Sauf qu'un tel bateau est par nature totalement auto portant. Tellement auto portant que tu peux passer 3 jours à coté de lui sans qu?aucune des nombreuses personnes t'adresse une seule fois un bonjour ou un sourire !
Baie de Syracuse
Que penser enfin de ces navigants qui dès leur installation dans un mouillage ou dans un port n'ont qu?un seul souci : celui d'installer leur parabole afin de pouvoir regarder la télévision !
Tu l'auras compris : «l?esprit de la mer et du voyage» n'habite plus que 2% des navigants ! Rassure-toi : on finit tôt ou tard par les rencontrer. Cela demande de la patience, de la persévérance, de l'abnégation, bref, beaucoup d'efforts.
« Mr Raoul » en route vers Cagliari - Sardaigne
Mais quelle récompense : de véritables amis que tu aimes retrouver et avec qui tu as envie de partager des moments de ta vie !
« Dénali » au crépuscule, à l'approche de Lampedusa.
Comme partout ailleurs, l'authenticité est toujours là, présente ... mais diluée.