Monastir, le 14 novembre 2005


Raison de notre voyage ?


Je n'ai jamais rêvé faire «le tour du monde». Pour la simple et bonne raison que je savais que je ne disposerai jamais des moyens financiers me permettant d'acquérir un bateau pour le faire ! Mon seul rêve, dès mon adolescence, était de posséder, «un jour», dans mon agenais natal, une belle maison de pierres et de bois en bordure de Garonne !


Il y a 10 ans de cela, le hasard d'une mutation professionnelle me permet de réaliser ce rêve ! Il me restait alors 15 années d?activités. J'ai consacré 10 années à m'occuper de cette maison. Une belle grange accolée, en mauvais état, que je restaurais progressivement. Un parc devant, un terrain derrière dont la moitié mis en verger et potager. Un vieux tracteur Massey-Ferguson me soulageait du rude travail de la terre ! Chaque année nous récoltions des kilos de fraises, de tomates, de potirons, d'asperges, de carottes, de pommes de terre, de betteraves, de radis, ..., de coings, de prunes d'ente, de cerises, d'abricots et de noix. La grange n'était pas assez grande pour contenir tous ces produits de la terre ! Heureusement, nombreux étaient nos amis avec enfants: les distributions furent toujours généreuses !


Et puis un jour, lassé d'un métier qui ne m'apportait plus rien et qui ne m'apporterait pas plus, la décision fut pris d'anticiper mon départ «à la retraite».

En deux mois l'affaire fut réglée !


Vint alors ce jour, en ce matin d'Avril, où levé à la même heure que d'habitude, le petit déjeuner pris, mes pas, fidèles compagnons, sûrement trop habitués à me guider, me conduisent irrésistiblement vers la porte. Tu sais que tu ne prendras plus jamais le chemin du travail : pourtant tu ouvres cette porte ... stationnes quelques instants sur le perron, humes l'air et tentes de corriger ton réflexe conditionné en t'imposant le tour de la propriété ... en commençant par le parc ! ...

Elle s'offrait toute entière à mon regard cette maison ... il me restait à la terminer selon des plans et des calculs financiers maintes fois recommencés ... j'avais beau la regarder, la trouver belle, être fier de ce que j'avais fait pour elle, mon mécanisme de pensées refusait d'aller plus loin : la motivation n'était pas au rendez-vous ! Je ne me suis pas inquiété, ce n'était ni la première fois ni sûrement la dernière que cette sorte d'expression de lassitude ou de fatigue passagère se manifestait ainsi.

Ce qui m'interpella le plus fut de penser « qu'il me faudrait trouver d'autres occupations » alors que 
j'en avais déjà beaucoup en dehors de ma vie professionnelle !

Face à cette interrogation perturbante, je me suis appliqué la règle impitoyable du « pourquoi ? en cascade » :


- « pourquoi de nouvelles activités ? » : réponse : « pour occuper le temps »,
- « pourquoi occuper le temps ?» : réponse : « ? pour attendre mon échéance finale ! »,
- « pourquoi attendre ton échéance finale ? » : réponse : il n'y en a pas eu ...

... seulement la prise de conscience hyper réaliste d'une triste réalité !

Par je ne sais quel mystère, la maison de mes rêves s'est soudainement transformée en cercueil, avec présente en mon esprit cette pensée fulgurante et foudroyante :

 « ce n'est pas donner un sens à la vie que de passer son temps ... à attendre son échéance !».


Assez perturbé par ce dialogue avec moi-même, j'ai tenté d'occuper ma matinée jusqu'à l'heure du déjeuner, bien décidé de faire part à mon épouse de mes réflexions.

Ce que je fis !

Une énorme surprise m'attendait.

Elle aussi avait eu de semblables réflexions la conduisant à penser, je résume : « qu'elle ne nous voyait pas passer notre retraite ainsi, ni elle ni moi ! ».

Timidement je m?enquiers auprès d'elle de savoir « ce que nous pourrions faire ? » :

- «Le tour du monde !»,
«Mais comment ?»,
- «En bateau !»,
«Avec quel bateau ? Nous n'en avons pas !»,
- «On en achète un !»,
«Avec quel argent ? Nous n'en disposons pas assez ! Tu sais combien coûte un bateau ?»,
- «On vend la maison !».

Et oui, il suffisait d'y penser et de le dire!

Une semaine après, la maison était vendue ... deux mois après un bateau d'occasion était trouvé ... et trois mois des nuits affreuses envahies par le doute de faire une bêtise, par des archétypes types «images d'Epinal» que l'on ne vend pas sa maison ? !

Un an de préparation et de restauration du bateau, aujourd'hui aucun regret, bien au contraire, même si tout n'est «parfait».

Le plus surprenant furent les réactions de nos amis quand nous leur annonçâmes notre décision. Pour 99% la réponse instantanée fut : « Ah ! Tu réalises ton rêve ! ». Pour le 1% restant : « C'est une fuite ! ».

Quant à la gente féminine, réaction unanime : « Il faut bien s'entendre avec son conjoint pour vivre une telle promiscuité. Moi je ferais pas » !

Sûr qu'un « psy » se régalerait dans l'analyse des ces réactions ! Me concernant, cette quasi unanimité masculine m'interpella. Non, ce n'était pas « mon rêve » !! Non, je n'ai jamais rêvé faire le tour du monde !!! Je devais sûrement réaliser quelque chose qu'ils n'avaient pas pu ou pas su s'imposer à eux-mêmes. Peut-être n'osaient-ils pas ou ne pouvaient-ils pas réaliser leur propre rêve, donc moi, à leurs yeux, je devais nécessairement réaliser le mien ! ? A leur décharge, vu la réaction de la gente féminine, je serai tenté de les comprendre ...

 
J'ai poussé plus loin mon analyse. Cette décision prise en commun recouvrait en réalité un tout autre aspect plus important : celui de savoir prendre sa liberté. Mais comme pour toute chose, rien n'est gratuit, tout a un coût. Pour nous ce fut la décision de vendre cette maison que nous aimions vraiment beaucoup.

... tel est le prix de notre liberté ...

... de celle qui nous évitera ... peut-être ...
au crépuscule de notre vie,
l'enfer du regret de celui qui n'a pas su la prendre ...


«Leptine» au mouillage - port de Katakolon - Péloponnèse - Gréce

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