Monastir, le 10 novembre 2005



Les commerces…



Passées nos découvertes et émotions des premiers jours, nous fûmes les semaines suivantes étonnés puis interpellés par une foultitude d’observations concernant la vie quotidienne.

La médina et sa périphérie regorgent de petits magasins indépendants, notamment d’alimentation, qui présentent quatre caractéristiques étonnantes ; chacun est spécialisé dans un nombre limité de produits, l’ensemble de ces petits magasins offre la gamme complète de tous les produits alimentaires de base frais ou secs, les prix sont extrêmement bas et, les aliments de base ne semblent pas contenir d’additifs de conservation ou n’ont pas fait appels soit aux engrais, soit aux divers traitements sur arbres, soit aux alimentations artificielles pour le bétail.


Ainsi trouve-t-on des boucheries bovines, des boucheries ovines, des magasins de fruits frais, des magasins de légumes frais, des magasins de céréales et produits secs, … Compte tenu des prix de vente bas pour tous ces produits, on ne peut pas parler de réelle concurrence entre magasins. Les prix diffèrent pour un nombre limité de produits, fonction de leur qualité. Quant au local qui sert de magasin, il est généralement petit (de 4 à 25 m2). Les présentoirs sont simples : quelques étagères en bois, le plus souvent les marchandises sont présentées en vrac dans des sacs de 50 kg, une balance à poids et des poches plastiques. Ici, rien ne permet de distinguer le client du commerçant.
A coté de cette multitude de petits magasins, apparaissent 4 «magasins généraux», sorte de magasins d’Etat, dont deux sont exclusivement réservés à la vente des articles issus de l’artisanat tunisien. Les deux autres s’apparentent à de « grandes supérettes ». On y trouve les produits mais conditionnés et, surtout, tous les autres produits résultant d’une ou plusieurs transformations d’un ou plusieurs produits élémentaires de base. Dans ces «supérettes» nombre de produits peuvent être achetés à l’unité, par exemple un seul yaourt au même prix unitaire que ceux vendus en packs de 6 ou de 12. Pour nombre de produits, à qualité et quantité égales, il est souvent proposé aux clients deux gammes de prix : par exemple la confiture selon qu’elle est en boîte de conserve métallique ou en pot en verre.

 

Il n’y a pas de réelle concurrence entre ces « supérettes» et les petits commerces : les magasins d’Etat sont nettement plus chers, d’un facteur 2 à 3 sur les produits de base. Cet écart s’explique sûrement par une masse salariale supérieure, des investissements plus importants en terme de bâtiment et en terme d’équipements tels que chambres froides, présentoirs réfrigérés, caisses enregistreuses électroniques, rayons de présentation des produits, …


Les petits commerces offrent une large gamme de produits permettant une alimentation équilibrée à un coût extrêmement bas. Ainsi, le plus pauvre peut se nourrir et dispose d’une gamme de produits qui ferait rêver bien de nos diététiciens français !

Faire des « extras » : consommer des yaourt au lieu du lait frais, un fromage particulier au lieu du simple fromage de brebis, acheter des conserves, de la charcuterie de volaille, remplacer la viande fraîche par de la viande sous vide, … , impose de s’approvisionner à la « supérette » !
Celui qui ne souhaite pas acheter les produits frais (viandes, poissons, légumes, fruits), les produits secs et l’huile d’olive non raffinée au marché couvert ou chez les petits commerçants indépendants, va faire ses achats à la « superette» ! Toutefois son budget nourriture est alors à minima multiplié par 4 !
Seuls le choix et le besoin guident la clientèle ! Sans pour autant qu’on puisse prétendre que les uns sont pour les pauvres et les autres pour les riches.


Je t’ai déjà parlé de leurs viandes, poisons, légumes et fruits frais. Laisse-nous maintenant t’entretenir de leurs céréales, fruits secs et huile d’olive première pression non raffinée ! Christine et moi-même avons découverts et redécouverts de nombreux aliments chez ces petits commerçants indépendants. L’orge concassée, par exemple, fameuse en soupe comme au dessert, les lentilles grises et les lentilles jaunes, les fèves d’Egypte, la purée de pois chiche, de pois cassés, … Nous alternons joyeusement légumes frais et céréales, fruits frais et fruits secs, viandes et poissons.


Tous les matins, pendant que Christine s’occupe des cours et leçons de Carole, je vais faire les commissions.

C’est un plaisir. Repérer la viande que l’on fera faisander pendant 3 jours. Faire le tour des étals de poissons et choisir celui que l’on consommera le jour même. Faire une longue halte face aux étals de légumes et de fruits frais afin de sélectionner ceux à consommer dans la journée, ... Dans la médina, faire le tour des petits commerces, sélectionner selon les arrivages céréales et fruits secs, choisir son pain, les gâteaux, …, prendre le journal du jour, regarder les vitrines afin de repérer la nouveauté à ne pas manquer, guetter l’huile d’olive « nouvelle » de couleur verte sans aucun raffinage …


A ce jour, nous n’avons pas rencontré de personne en manque de nourriture. Il y a des mendiant comme chez nous. Nous n’avons pas encore vu de « sans domicile fixe ». Certes l’habitat peut parfois être précaire. Mais tous ont un abri, même sommaire. Il n’est pas rare à la saison chaude de voir le berger dormir à la belle étoile avec son troupeau, les maçons sur leurs chantiers et les petits pêcheurs dans leurs barques.


Nous sommes surpris par le très faible nombre de médecins, de dentistes (avec pourtant la même proportion d’édentés que chez nous !) et de pharmacies. Il faut arpenter rues et ruelles de la médina et de la périphérie pour localiser quelques plaques signalétiques relatives au corps médical. Il y a, me semble-t-il, beaucoup plus de plaques d’avocats, d’hommes de droit, … que de médecins ! Nous avions déjà fait un tel constat lors de notre séjour en Sicile, où il m’aura fallu, à Trapani, plus d’une journée pour trouver un dentiste ! Nous n’avons pas encore vu de psychiatres indépendants. Seul un service psychiatrique existe à l’hôpital. Quant aux pharmacies, l’officine est de taille réduite, peu de clients en attente, le plus souvent c’est le pharmacien qui semble attendre.


Un hôpital et une clinique privée sont à proximité de la médina. En trois mois, nous n’avons entendu que trois fois le klaxon typique d’une ambulance d’urgence (et une seule fois celui de la Police).
Bref, tu l’auras compris, cette réalité interpelle. Elle nous interpelle d’autant plus, qu’il me fut donné d’apprendre, en feuilletant mon encyclopédie sur ordinateur, que l’espérance de vie, ici en Tunisie, est voisine de 75 années : c’est-à-dire peu éloignée de la valeur moyenne européenne.
Alors ? Alors, c’est vrai qu’ici on voit moins, voire pas du tout, de gens malades, obèses, mal dans leur corps ou mal dans leur tête.


En trois mois je n’ai pas encore vu un individu atteint de la maladie de Parkinson ou d’Alzheimer. Pourtant beaucoup de personnes âgées font leurs emplettes ou sont assises devant leur demeure ou aux cafés ou se déplacent lentement dans les rues, parfois le dos courbé, appuyées sur deux cannes …


Alors ? Je n’ai pas de réponses. La seule chose que je puisse faire est de décrire la vie quotidienne telle qu’elle nous apparaît depuis notre arrivée : c’est-à-dire notre regard extérieur. Ce n’est qu’un regard.


En relisant mes écrits, je me rends compte que je donne l’impression qu’ici tout est beau et mieux que chez nous ! Rassure-toi, le beau côtoie le pire. Et pour moi le pire, c’est cette désinvolture avec laquelle ils transforment tout lieu en véritable « décharge publique ».


La Tunisie comme nombre de pays du pourtour Méditerranéen pourraient être de véritables paradis sur terre, sans cette catastrophique pollution des terres et de la mer.


Des efforts certains sont engagés en la matière, mais le plus prioritaire à mon avis réside dans l’éducation de tous, enfants et adultes, pour qui le geste de jeter à terre ou à la mer est aussi naturel que marcher ou parler.

Monastir, soleil blanc matinal

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