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Monastir, le 6 novembre 2005
Le marchandage.
C’est avec beaucoup de tendresse que je vais tenter de te parler du marchandage auquel nous n’étions nullement préparés avant d’arriver ici.
Pourquoi avec tendresse ? Par ce que, comme tous les autres touristes, en l’espace d’une semaine, nous nous sommes fait piéger 3 fois ! Mais alors bien piégés, tellement, que la première fois nous nous étions jurés de ne plus se faire prendre ! La deuxième fois, nous prîmes l’excuse « qu’il avait été très fort et que nous étions encore trop naïfs ! ». La troisième fois, fut l’apothéose ! Evidemment furieux d’être à nouveau tombés dans le piège, nous fûmes unanimement magnanimes et reconnûmes les talents indéniables qu’une telle pratique requiert ! L’avantage pour nous fut d’en comprendre les mécanismes et rouages et comme nous partageons tous la même intelligence, de pouvoir développer enfin une stratégie.
Le marchandage est un jeu d’Echecs !
Je peux t’assurer qu’il n’y a pas eu de 4ème fois ! Mieux encore, nous nous entendons à merveille avec les commerçants: nous « marchandons » rien que pour le plaisir, par jeu, …, par ce que cela permet surtout d’échanger ! Cependant, cela nous oblige de les rencontrer aux heures de faible activité. Ils ont alors le temps de se consacrer à ce qu’ils aiment particulièrement, dialoguer.
Quand les touristes commencent à arriver, ils passent de l’un à l’autre et déploient leurs talents pour faire affaire en peu de temps. Ils ne peuvent consacrer trop de temps à chaque client et possèdent la faculté de détecter instantanément «à qui ils ont à faire» leur permettant de déployer des stratégies incroyablement adaptées, allant parfois à travailler simultanément 3 clients, à inclure chaque client dans sa stratégie de vente auprès des 2 autres ! A son insu chaque client devient partenaire du vendeur et flatté d’être pris à témoin ou d’être simplement sollicité se prête à un jeu dont il ignore les règles.
Face à ces artistes de la vente, tu es un benêt ou plus précisément comme on dirait dans mon Lot-et-Garonne natal un « couillon » qui, de plus, se fait « couillonner » avec le sourire !
Pris dans son filet, commence la séduction. Tu ne sais pas où se trouve le joueur de flûte, mais il te donne l’impression d’un serpent tout en ondulation qui s’enroule, t’enveloppe, t’ensorcelle ou t’hypnose sous un flot de paroles, gentillesses, flatteries.
Tu es son ami : tu deviens son cher ami. Il te tutoie pour mieux t’affaiblir ... pour mieux te piéger. Il prendra ton épouse à témoin, la flattera pour tenter de s’en faire une alliée. Il te mesure, te jauge, pour déterminer jusqu’où il peut aller.
Bref, en quelques secondes tu te trouves en situation d’acheter quelque chose dont tu n’as aucun besoin et à un prix qui n’est pas encore fixé ! C’est à l’instant où tu laisses percevoir cette disposition que le marchandage débute.
Et là, en parfait ignorant du coût réel, tu es le grand perdant ! Il en offre généralement 4 fois le prix de vente normal. Mais toi … tu ne le sais pas ! Alors tu n’oses diviser par quatre et proposes 75 %. Pour lui c’est gagné ! Maintenant il va te travailler au corps pour passer à 80% puis à 85 %. Pour te montrer combien notre ignorance et notre bêtise sont grandes, tu sors du magasin complètement lessivé, soulagé et … content d’avoir gagné 15% !
Presque tout se marchande, les vêtements, les chaussures, y compris la nourriture et le pain chez certains petits artisans ambulants. Dans ce domaine, le marchandage est plus facile car les prix pratiqués ailleurs sont connus. Ce que j’apprécie dans ce marchandage, en dehors de celui pratiqué avec les touristes, c’est que le vendeur s’adapte à tes revenus qu’il suppose. Au bout du compte un marchandage équilibré aboutit toujours à ce que les deux parties soient satisfaites. J’ai été plusieurs fois témoin de marchandages avec des personnes à très faible revenu. Conscient de la pauvreté de son client, le vendeur prenait le soin de ne pas l’humilier. Il marchande avec lui comme avec les autres mais en faisant toujours en sorte que le prix qu’il va lui faire payer soit en juste mesure avec les faibles revenus de son client, même si c’est en dessous du coût de revient.
Ce sont toutes ces raisons qui font que je porte un regard tendre à cette pratique du marchandage : il est humain, il permet l’échange et chacun y trouve son compte sans que ce soit obligatoirement lié à l’unique satisfaction d’avoir gagné de l’argent.