Partager l'article ! Teo d'oro: Finike, octobre 2007 de Xania à Istanbul Téo d'Oro Inimaginable, impensable, incroyable ! Je ne m'at ...
Finike, octobre 2007
de Xania à Istanbul
Téo d'Oro
Inimaginable, impensable, incroyable !
Je ne m'attendais pas, quelques minutes après notre arrivée à Mytilène, vivre une des plus belles et extraordinaires rencontres de ma vie ...
Notre remontée vers Istanbul prenait volontairement l'aspect du « chemin des écoliers » ... d'île en île ... au gré du vent ... Nous prenions notre temps ... le temps de savourer ... le temps de déguster ... le temps de s'imprégner. Nous mesurions et recollions les temps ... ceux des mythes ... ceux de l'histoire ... en même temps ... que le temps présent ... omniprésent ! Chaque île nouvelle nous attirait, excitait notre curiosité. Une partie du temps de navigation nous voyait plongés dans les livres afin de nous remémorer sa place dans la mythologie, sa propre histoire, ses déesses, dieux, femmes ou hommes qui firent sa célébrité.
Ainsi de Mytilène (aujourd'hui Lesbos) et ses personnalités hors de pair du VIIe et VIe siècle avant notre ère: ses poètes Alcée, Terpandre, Arion et ... SAPPHO ... sans oublier l'admirable PITTACOS, l'un des sept sages de l'antiquité grecque. Chaque île nouvelle à découvrir était source de joie et d'impatience. Ainsi ... entrâmes dans le port de Mytilène l'esprit emplit d'une vision quasi « mythique » de notre nouvelle escale ...
Las, le présent remit nos pendules à l'heure : les égouts de Mytilène se déversent dans son port, détritus et immondices tapissent l'eau du port, tandis qu'une forte odeur écoeurante retournait nos estomacs ! Rappel brutal et décourageant ... à l'image de ce que nous vivrons cette année ... suite d'alternances ... de hauts et de bas ... de sublimes et d'infects ... de beau et de laid ... de joies et de peines ...
La journée était trop avancée pour envisager aller ailleurs. Défaits, découragés, résignés, nous amarrons « Leptine » au quai. Le port est au centre de la ville. L'avenue principale passe à six mètres maximum du bateau. Elle est le seul axe routier qui traverse la ville ! Le trafic est dense et bruyant : de nombreux camions et autobus l'empruntent.
« Vous êtes français ? » ...
« Vous parlez français ? » ...
Plongé dans les activités de remise en ordre du bateau, submergé par le bruit des voitures, saoulé par le défilé incessant des passants sur le quai, je ne réalise pas que cette voix frêle, presque irréelle et semblant provenir de loin, m'interpelle ... Son anachronisme me surprend et relève la tête. Droit comme un « i » un petit monsieur est planté là, à la poupe de « Leptine ». Un sac à dos sur ses épaules, un appareil photo dans une main, le trépied dans l'autre. Surpris, je reste quelques instants muet.
« Vous avez un drapeau français», me dit-il !
C'est ainsi que je fis connaissance de « Téo d'Oro ».
Nous parlerons longuement sur le quai et déciderons de nous retrouver le lendemain matin pour prendre ensemble un café dans un des bars jouxtant le port. Il ne prendra pas de café et passerons près de 3 heures à dialoguer ...
Petit, menu, le regard pétillant, il semble sorti d'un autre monde. Je n'ai pas osé lui demander son âge. Il me paraît avoir largement dépassé les 80 ans.
A l'évidence il éprouve un grand besoin de parler notre langue, de rencontrer un français, de débattre de littérature et de poésie françaises. Il a beaucoup lu d'ouvrages français. Sa mère lui aurait enseigné et communiqué cette passion de notre langue qu'il maîtrise parfaitement. De temps en temps la mémoire des mots ou du mot juste lui fait défaut. Il éprouvera des difficultés à construire une phrase parfaite. Il s'en excusera auprès de moi, m'avouant que cet exercice lui demandait maintenant beaucoup d'efforts. C'était visible. Sans aucun doute possible, il était important pour lui de récupérer la maîtrise de notre langue. Je l'aidais, nous souriions ensemble comme s'il s?agissait d'un jeu. Je le laissais me parler avec passion de nos grands écrivains et poètes français. Pour chacun il piochait dans sa mémoire afin de me citer quelques vers ou quelques personnages de romans. Nous parlâmes longtemps de littérature. Sans m'en rendre compte, ce dialogue eut pour effet de lui faire retrouver ses capacités en la matière : son mécanisme se dégrippait, montait en puissance, il suffisait d'un peu d'huile ... j'étais l'huile ! De mémoire il m'écrira au verso d'une de ses photographies, « Le coucher du soleil romantique » de Ch. Baudelaire (les fleurs du mal) ...
Sa passion est la photographie. Il se promène toujours avec son appareil photo et trépied associé. Il guette la belle photographie à faire ou la prépare longuement en fonction des saisons, de la force du soleil ou de la lune. N'hésitera pas à passer des heures à attendre « le » moment ? Il me présentera nombre de ses photographies : véritables chefs d'oeuvres ... toute une vie consacrée à cet art !
Il me fera cadeau de deux photographies.
Je le croyais photographe professionnel, j'étais loin du compte ! Issu d'une riche famille grecque dont la fortune aurait été acquise lors de la construction et exploitation du canal de Suez avant sa nationalisation par Nasser. Il a hérité de celle-ci, du moins sous forme d'innombrables immeubles dont la location lui assure son existence sans devoir exercer une activité professionnelle. Il a donc consacré sa vie à ses passions.
Sa grande désolation est la misère et déchéance qui, selon lui, caractériseraient la culture grecque actuelle. La Grèce a perdu son âme, sa culture aujourd'hui est celle du football, de la télévision me dit-il ... Afin de tenter d'atténuer sa souffrance je lui expliquais qu'il en était de même en France. Que dans les librairies françaises nous ne trouvions plus les livres de nos grands écrivains. Qu'ils n'étaient quasiment plus étudiés dans les collèges ou lycées, que les pièces de théâtre de Molière, Racine, ... étaient introuvables, et lui donnait en exemple le cas de la plus grande librairie d'Agen, ville qui a vu naître Michel SERRES et où le campus universitaire porte son nom, où l'on ne trouve aucun livre de lui : il faut le(s) commander ! Que la seule littérature préconisée en France est celle donnée par la télévision, d'auteurs inconnus au français douteux et dont les livres envahissent kiosques et librairies.
Il me fait penser aux philosophes anciens grecs. Tous issus d'une famille riche, ils avaient pu recevoir les enseignements de l'époque, voyager, pour ensuite enseigner librement aux autres hommes leurs savoirs ...
Je voulu profiter de sa présence afin de lui poser quelques questions qui me tenaient à coeur, notamment de quoi vivent les grecs ... d'où provient l'argent ... Tant il est vrai que la Grèce n'est pas riche et qu'il y a beaucoup de pauvretés. Il eut une réponse extraordinaire. « Vous savez » me dit-il, « les grecs se contentent de peu, ils n'ont pas besoin de grand-chose ». Le tourisme, l'agriculture et l'huile d'olive rapportent de l'argent. Un peu d'huile d'olive, quelques olives, du fromage et du pain nourrissent beaucoup de grecs.
Avant de nous séparer il tient à me faire un autre cadeau : me laisser son message personnel sur un bout de bristol. Merveilleux et émouvant ... sorte de testament éthique ....
Faire tout le bien que l'on peut
Aimer la liberté par-dessus tout
Ne pas trahir la vérité même pour un trône
J'ai apprécié cette rencontre inattendue et unique. Elle constitue un moment rare et fort dans une vie. Fort par le personnage et son grand âge. Rare par l'éthique exemplaire toujours intacte qu'il véhicule et transmet.
Bien plus tard, alors que nous étions en Turquie, une association bizarre germa dans mon esprit.
A mi chemin entre la Crète d'Eléfthérios Vénizélos et la Turquie d'Ataturck - deux personnalités hors du commun et, à mon avis, à plus d'un titre fort semblables - cet extraordinaire petit Monsieur Théodore Doucakis, sorte de témoignage.
Témoignage de ce que la Grèce a su fournir en hommes remarquables, témoignage de la grandeur d'un pays, témoignage d'un temps fait d'hommes droits, forts et fiers.
Mais aussi témoignage et témoin ... d'un passé peu éloigné en voie de disparition ...
Photographie de Théodore Doucakis ... alias « Téo d'Oro » (avec son aimable autorisation)