«L’ouverture d’esprit que donnent les voyages en mer
est comparable à celle que procure la philosophie.
Je pense, qu’il faut faire deux ou trois voyages dans sa vie :
non seulement celui de la philosophie,
mais aussi
celui des paysages et des hommes »
Michel Serres
Finike, octobre 2007
de Xania à Istanbul
d'escale en escale
première partie
Ce n'est pas un hasard si, au cours de notre périple en mers Egée et de Marmara, nous rencontrerons cette composition en marbre blanc, oeuvre d'un artiste espagnol, exposée en terre Turque.
Oeuvre exposée à Gümüslük - Turquie
Elle symbolise un certain accablement, tristesse et désolation qui nous ceindront, accompagneront et domineront tout au long de notre voyage. Nous aurons bien sur matières à nous réjouir, mais trop fragiles et minoritaires.
Certes, la Grèce comme la Turquie sont des pays pauvres, très pauvres, plus que ce que l'on peut s'imaginer lorsqu'on n'a qu'une faible connaissance de ces deux pays.
Nous en ferons l'amer constat l'hiver dernier lors de nos excursions sur l'île de Crète. Seule la région de Xania est belle, riche et propre. Ailleurs la pauvreté et le laisser aller l'emportent.
Que penser de l'extraordinaire plateau de Lassithi, perché à plus de huit cent mètres d?altitude, qui, il y a peu de temps encore fournissait l'île en blé, légumes, fruits, ? aujourd'hui dans un état d'abandon complet. Il est redevenu à l'état sauvage, tristes friches. Tout autour de lui subsistent quelques maisons avec ses vieux en habits traditionnels afin de satisfaire les touristes ...
Que penser de Iérapétras port antique située sur la côte sud-est, entouré de plaines et de collines, devenu aujourd'hui la zone la plus infecte que nous ayons rencontré à ce jour. Tout un superbe paysage dégradé, des collines arasées, pour implanter des milliers et des milliers de serres produisant fruits et légumes ... Peu importe qu'il soit la cause de la mort du plateau de Lassithi ...
Une seule route traverse Ierapétras et sa vallée : défilé de taudis, masures, de saletés, de crasses, de poussières ... Au milieu de tout cela de pauvres hères, travailleurs immigrés Albanais et des pays de l'Est ... Iérapétras n'a rien à envier aux bidonvilles et taudis de Rio des Janeiro, de Mexico ou autres villes de l'Amérique du Sud. Le sordide est là, à notre porte, au menu quotidien ... dans un cadre environnemental sauvage d?une beauté inouï dès lors que l'homme ne peut, pour le moment, rien en tirer comme profit.
Qu'il est beau le sud de la Crète ! Ses montagnes tombent à pic dans la mer de Libye, aux côtes inabordables, sauvages et rebelles : indomptables. Dangereuses pour le marin. Pas de mouillages possibles ! Seules de longues marches à pieds permettent d'accéder, par des chemins de chèvres, en des sites particulièrement beaux, sauvages et tranquilles.
Que penser de toutes ces îles grecques et turques Karpathos, Rhodes, Symi, Tilos, Astypalaia, Kos, Kalimnos, Leros, Samos, Chios, Oinoissai, Lesbos, Lemnos, Gorceada, Bozcaada, jadis toutes recouvertes de forêts jusqu'à leurs sommets, aujourd'hui nues, pelées ne ressemblant qu'a d'énormes tas de rochers plantés au milieu de la mer ... Nous n'y trouverons aucun point de fraîcheur. La pierre chauffée à blanc par le soleil restitue jour et nuit une chaleur sèche. Tard le soir, au mouillage, nous ressentirons ce rayonnement. Et hésiterons à aller à terre. Nous le ferons et éprouverons beaucoup de gêne tant la chaleur est suffocante. Les villes, véritables fours - immeubles en béton et rues emmagasinent et restituent en continue la chaleur solaire - ne sont fréquentables qu'une ou deux heures après le coucher du soleil.
Que penser de ces gigantesques programmes immobiliers dénaturant une partie de la côte égéenne la plus sauvage et la plus belle de la Turquie ? Des flancs entiers de montagnes couverts de forets soumis aux effets dévastateurs des bulldozers. Des milliers d'immeubles ou de petits immeubles tous identiques semblables à des cages garnissent le front de mer. Plus étonnant encore, aucun de ces programmes immobiliers n'a accès à la mer. Il n'y a pas de plage : la montagne sur lesquels ils sont construits plonge quasi verticalement dans la mer. La baignade n'est accessible que plusieurs kilomètres au nord ou au sud. Et pas une « âme qui vive ». Nulle trace de vie. Complexes apparemment sans habitants.
Golfe de Gülluk - Turquie
Suite - Golfe de Gülluk - Turquie
Gümüslük - Turquie
Détroit des Dardanelles
Plus surprenant encore ce programme de 20 maisons luxueuses en pierres du pays (ce qui est rare tant en Grèce qu'en Turquie où la pierre de qualité est pourtant en abondance) sur l'île quasi déserte de Gokceada. Du bel ouvrage, achevé depuis longtemps et totalement inhabité ...
Ile de Gokçeada - Turquie
Détail
Mais me direz-vous, pourquoi s'offusquer de ce qu'ils font, la France en son temps a fait la même chose sur la Côte d'Azur ! Justement ! Ils avaient là l'exemple à ne pas suivre !
Je comprends pourquoi les Corses défendent si ardemment leur île. Ils ont mille fois raison et, qui plus est, si jamais ils laissaient ainsi faire, perdraient la maîtrise de leur territoire et ne seraient plus maîtres chez eux. De cela les turcs seraient bien inspirés d'y méditer.
Ce qui est décourageant, à notre époque, est le mépris affiché envers l'environnement. Pas d'autre issue pour ces gigantesques programmes immobiliers que de rejeter toutes leurs eaux usées dans la mer Egée ... où sont les responsables d'un tel saccage écologique ... Qui payera plus tard les efforts gigantesque et coûteux d'épuration des mers Egée et de Marmara ? Qui sera responsable de la totale disparition de la flore et faune de ces deux mers ?
L'état de pollution de ces deux mers est déjà fort avancé pour que ces deux pays sachent prendre dès maintenant'est pas rien ! C'est aussi, ils ne devraient pas l'oublier ou l'occulter, une part très importante de leur revenu national qui est gravement compromis à moyen terme : le tourisme.
Crique - Golfe de Göçek
Plus personne ne voudra venir se baigner dans des eaux nauséabondes et dangereuses pour la santé ! A moins de construire d'immenses îles artificielles motorisées et flottantes qui conduiront les touristes au large des côtes et des îles, là où les eaux seraient encore « saines » ! Mais à quel prix ! Les touristes iront ailleurs ...
Crique - Golfe de Göçek
Plus aucun touriste ne voudra s'allonger sur des plages recouvertes de détritus et immondices. D'ores et déjà, il n'est pas un mètre linéaire de côte exempt de pollution ! Toutes les plages, tous les rochers et tous les ports sont envahis de plastique, polyester, canettes de bières ou de coca-cola, de verre cassé, ... bref d'une infinité de détritus. Même en pleine mer, les courants véhiculent des tonnes de déchets que nous devons contourner, nous navigants, afin d'éviter soit que l'hélice du bateau n'accroche un des énormes morceaux de plastique qui flottent « entre deux eaux », soit, si le moteur fonctionne, que la tuyauterie d'aspiration de l'eau de mer (refroidissement du moteur) ne soit obturée par l'un de ces déchets.
Leptine au mouillage de Mandraki - île Oinoussai - Grèce