Intermèdes en terres françaises

Remember

 

Noël 2008 : la « Saint Barthélémy » juive

 

Haine et indignités

 

 

Un an déjà. Souvenez-vous les évènements qui marquèrent la fin de l’année 2008 et ce début d’année 2009. Il ne s’agit pas de la crise financière, évènement hautement prévisible tant dans sa survenue que dans ses  conséquences ou de son avatar constitué par l’extraordinaire aventure d’un certain « Mr Madoff et ses 50 milliards de dollars » qui retinrent mon attention, mais l’assassinat délibéré par l’Etat d’Israël de plus de 400 enfants palestiniens.

 

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De tels actes gravissimes ne peuvent pas être traités en temps réel. Un recul s’impose. Celui nécessaire à l’apaisement de la colère et du sentiment de haine qu’ils générèrent en moi.

 

En cette fin d’année traditionnellement dédiée aux enfants, Israël, à sa manière, réserva la plus horrible des fêtes aux enfants palestiniens et plongea la « bande de Gaza » dans un épouvantable enfer.

 

En bande annonce à ce « feux d’artifice », les médias français, hautement complaisants à l’égard d’Israël, expliquèrent et justifièrent cette agression par l’unique objectif d’éliminer le maximum de « résistants » Palestiniens. Ceux qui, dixit les mêmes médias, ne cessaient d’harceler l’Etat d’Israël par des tirs incessants de roquettes qui pourtant n’atteignirent … jamais leurs cibles !

 

Résultats : plus de 5000 blessés, 1400 morts dont 400 enfants.

 

Deux faits éloquents accompagnèrent cette agression.

 

D’abord, l’étonnante couverture médiatique de cet acte de barbarie. A minima, deux fois par jour sur la radio nationale française « France Inter » nous fûmes scrupuleusement informés du nombre d’enfants tués. Du décompte macabre qui ne cessait de croître, seule la « catégorie » des enfants massacrés étaient précisée !

 

Jamais le nombre de résistants palestiniens tués ne fut précisé. D’ailleurs, nous n’entendîmes plus jamais parler de ces fameux résistants.

 

Sordide tableau de chasse particulièrement révélateur. L’unique objectif de l’Etat d’Israël ainsi affiché et proclamé est d’anéantir méthodiquement et avec une rare constance obstinée toute descendance du peuple palestinien en terres palestiniennes. Ceux qui survivront aux innombrables actes de terrorisme perpétrés par Israël disparaîtront naturellement de vieillesse, sans descendance.

 

Ensuite l’extraordinaire silence et l’étonnante éclipse de la totalité de la classe politique française. Tous, sans exception, durant ces trois semaines d’horreurs, disparurent comme par enchantement des médias (journaux, radios et télévisions). Pas un pour exprimer une quelconque indignation. Pourtant, 400 innocents assassinés, ce n’est pas rien !

 

Et bien si ! Du Président de la République au plus obscur sous secrétaire d’Etat, du Sénat comme de l’Assemblée Nationale, de l’UDF, du RPR, du PS, … le silence le plus absolu. L’accord parfait. Aucune indignation. Pas une voix ne s’éleva.

 

Pourtant ils sont nombreux ceux qui auraient du s’exprimer.

 

Je pense à Mme et Mr Badinter, à Mme Danièle Mitterrand, à Mme Martine Aubry, à Mme Ségolène Royal, à MM Fabius, Hollande, Rocard, Delanoë, Strauss-Kahn, Jack Lang, Arnaud de Montebourg, Benoît Hamon, …, tout ce qui aujourd’hui fait et représente la France s’est tu.

 

Et vous aussi Mme Simone Veil! Pourtant, si une voix aurait du se faire entendre et clamer sa colère et son indignation, c’était bien la vôtre !

 

Mille raisons et pas des moindres auraient amplement justifié votre intervention : 

 

- ancienne déportée, rescapée de la Shoah, vous avez connu ce que sont horreurs et atrocités,

 

- en 1991 vous reçûtes à Jérusalem le prix Truman pour la paix,

 

- vous fûtes la première femme présidente du Parlement Européen et à ce titre en droit de vous exprimer,

 

- enfin, par deux fois, votre pays vous couvrit d’honneurs prestigieux, puisque en novembre 2008 vous fûtes élue à l’Académie Française et, plus récemment, élevée au rang de Grand Officier de la Légion d’Honneur.

 

Ce n’est pas rien ! Avez-vous oubliée, Madame, que ce sont autant d’obligations morales qui vous incombent et dont vous êtes redevable.

 

Alors pourquoi avoir gardé le silence ?

 

Vous auriez pu accomplir un geste grandiose. Dès l’annonce et confirmation du massacre de nombreux innocents, rejoindre la Palestine et, pourquoi pas, prenant le monde à témoin, brandir face à l’armée israélienne un enfant palestinien dans vos bras.

 

Vous seule pouviez effectuer un aussi grandiose geste. Nul doute Madame, qu’il aurait mis fin à cet épouvantable acte de barbarie. Nul doute Madame qu’il aurait parachevé d’une manière prestigieuse votre œuvre. Nul doute Madame que vous auriez ainsi honoré les multiples distinctions qui jalonnent votre existence.

 

Pourquoi, Madame, n’avoir rien fait ? Pourquoi vous êtes vous refusé d’être « juste » à votre tour ?

 

N’avez-vous donc pas compris que pour chaque enfant palestinien massacré par Israël, naissait dans des millions d’êtres humains répartis sur la surface de notre planète une haine incommensurable envers votre peuple ?

 

Cette haine là n’est pas de l’antisémitisme. Etre révolté et profondément indigné à l’encontre d’un tel acte de barbarie ne peut être assimilé à de l’antisémitisme.

 

Croyez vous que votre peuple dans sa grande majorité avait besoin de cela ? D’une telle publicité haineuse ? Pourra-t-il un jour vivre enfin en paix ? En paix avec lui-même. En paix avec tous les autres. Etre comme tous les autres.

 

Au nom de quoi cette infâme barbarie perpétrée en ce 21ème siècle ? Des écrits de la Bible ? Des promesses de votre Dieu ? Seriez-vous donc les pires fanatiques intégristes religieux de notre planète ?

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Noël 2008 restera à jamais gravé dans la mémoire des hommes. Nous eûmes en son temps la nuit de la « Saint Barthélémy ». Il y a désormais le noël de la « Bande Gaza », sorte de « Saint Barthélémy » perpétré par le peuple juif en terre de Palestine.

 

Cet authentique crime contre l’humanité se nomme aussi génocide.

 

Dois-je plus encore épiloguer ?


Rond-point de Marmande (2)
Rond point de Marmande à Bergerac (1)rond-point sortie de Marmande vers Bergerac 
 

De retour dans mon Lot-et-Garonne, après plusieurs années de voyage sur la mer Méditerranée, je constatai que les élus du département et de la ville de Marmande tinrent à rendre hommage aux victimes juives des camps de concentration édifiés par le nazisme. Un bel ouvrage tout en acier occupe la partie centrale d’un des nombreux « ronds point » placés sur l’axe routier qui conduit à Bergerac. Beau geste exemplaire de mémoire d’un passé douloureux.

Sauf erreur de ma part, deux de ces « ronds point » sont aujourd’hui libres, ne disposent d’aucun ornement. Je ne peux m’empêcher de penser combien ces élus seraient merveilleusement inspirés et feraient preuve d’une belle sagesse universelle s’ils décidaient de réserver l’un de ses deux espaces libres à un bel ouvrage dédié aux 400 enfants palestiniens, victimes innocentes du fanatisme religieux juif, de la barbarie d’un peuple à l’encontre d’un autre et ce … en ce début du 21ème siècle.

 

Octobre 2008

Carole

 

 

Carole et son grillon - avril 2004 - Saint Pierre de Gaubert (47)

 

Ce « Carnet de Voyage » serait incomplet et d'une certaine manière particulièrement injuste si nous ne consacrions pas un article à notre fille Carole.


Simplement par ce qu'elle prit une place inimaginable dans notre périple. Plus encore, à sa façon, s'imposa tout naturellement comme la mascotte de « Leptine », personnalité singulièrement attachante et incontournable. Auprès d'elle nous vécûmes, nous ses parents, une expérience peu banale. Quant à elle, une bien belle aventure, entourée de ses parents.


Nous ne nous serions pas engagés dans ce projet de trois années sans la certitude de lui apporter une scolarité de qualité. Cette obligation constitua notre contrainte principale. Très tôt nous comprîmes que notre périple sera conditionné par sa scolarité, beaucoup plus que ce que nous avions pu l'imaginer au départ et dûmes le réajuster aux réalités scolaires et à son incroyable avidité d'apprendre.

Ce ne sont pas seulement ces trois années de Carole que je vais vous conter. C'est aussi, en parallèle, la merveilleuse aventure que je vis auprès d'elle depuis sa naissance. Cela demande quelques explications préalables.


Carole est le quatrième et dernier de mes enfants. Deux frères et une sœur plus âgés qu'elle issus d'un premier mariage la devanceront. Sa sœur aînée aujourd'hui âgée de 38 anset ses deux frères de 35 ans et de 28 ans. Avec les deux aînés, j'ai, malheureusement des rapports difficiles et douloureux. La raison en est fort simple. Leur propre mère leur a transmis dès leur naissance ce qu'elle portait en elle, à savoir le rejet et la haine du père. Elle tenait cette épouvantable et catastrophique éducation de sa mère qui elle aussi haïssait et rejetait son mari. Mon « ex » transmettra de telles dispositions à nos deux premiers enfants. Plusieurs années me seront nécessaires pour comprendre. Trop tard, alors âgés de 10 et 7 ans le mal était fait, ils étaient définitivement imprégnés. Seulement âgé de quelques mois, le dernier échappera à cet épouvantable formatage. Il en résultera que je serais privé notamment de cette relation unique qui s'instaure entre père et fille.
 

Aussi, quand Carole vint au monde ce fut un grand moment. D'autant plus qu'à 52 ans j'avais engrangé nombre d'enseignements de la vie, j'étais moins stressé et plus disponible qu'au début de ma première vie familiale.


Ainsi, dès ses premiers jours je pris conscience d'une évidence ! Carole a sa propre personnalité ! Cette notion ne m'avait nullement effleurée auparavant. Notamment pour mes trois premiers enfants. J'attribuai cela à l'âge. Sûrement. Plus de maturité. Plus d'écoute. De cette écoute que l'on n'a pas lorsqu'on est justement en période d'écoute de soi ! Sa personnalité me « sautera aux yeux ». Avec cette conscience nouvelle elle aussi d'éviter d'aller contre, de ne pas la contrarier, seulement diriger en douceur les éventuelles dérives qui ne manqueront pas de se manifester. Carole se montrait vive et éveillée. Deux yeux grands ouverts.  Deux billes brillantes. En permanence.

Satisfaite par peu de sommeil le jour comme la nuit, je fis en sorte que son horizon ne se limite pas au plafond de sa chambre.


J'observais de plus qu'un enfant était à l'image d'un « disque dur » vierge d'un ordinateur. Il ne demandait qu'une chose, emmagasiner des données. Carole était en constante demande, que nous devions satisfaire. Alors, son petit postérieur bien calé sur mon avant bras gauche placé à l'horizontale contre moi, son buste maintenu contre ma poitrine par ma main droite, nous passâmes de nombreuses heures, journées et semaines à découvrir la maison, le parc, le potager, le vergers et la campagne immédiate. Nous employâmes exclusivement le langage d'adulte. A aucun moment elle n'entendit un quelconque langage « petit bébé ». 


Carole à Tripoli - Lybie

Carole se passionnait. Ses petits bras ne manquaient jamais de s'agiter face à une nouveauté qu'elle semblait apprécier. Puis fit connaissance du porte bébé placé dans mon dos pour de longues promenades dans la campagne, ensuite du porte bébé pour bicyclette présentant la particularité de placer l'enfant entre le guidon et la selle. L'enfant disposait ainsi d'une vision totale, somme toute plus intéressante que celle du dos et postérieur de son père s'il avait été placé à l'arrière. Les berges du canal latéral à la Garonne n'eurent plus de secrets pour elle et entreprîmes de vastes randonnées dans un rayon de 15 kilomètres. Les journées d'été s'écoulèrent ainsi. De découverte en découverte. Pour sa troisième année et à sa demande nous fîmes l'acquisition d'un canoë trois places. Suivirent de nombreuses balades sur le canal latéral à la Garonne. Nous traversâmes la ville d'Agen, empruntâmes le pont canal ... Bref toujours en mouvement.

 

 

Carole - 4 ans - Saint Pierre de Gaubert (47)

Ne possédant pas de poste de télévision, Carole nous verra souvent plongés dans nos lectures. Ses livres d'images ne lui suffirent plus. Elle réclama à apprendre à lire. Christine s'en chargea. Ses progrès furent stupéfiants. Puis voulut de vrais livres avec textes. Qu'elle choisit elle-même dans la seule librairie d'Agen et retira de notre bibliothèque plusieurs de nos livres ... pour les remplacer par les siens.  Nous avions nos marques! Elle prit les siennes ! Parfois sans retenue. Jouets et jeux envahirent la maison. Nous rectifiions. Souvent. Jusque dans le bateau ! Là c'est plus gênant. L'espace est moindre. Aujourd'hui subsiste encore cette fâcheuse habitude. Combat de tous les jours ! Que de mini combats !

Son frère Guillaume la vit naître et fut sa première idole. Elle éprouve pour lui de forts sentiments, toujours présents. Lorsqu'il vint nous voir de Los Angeles à Finike, nous ne lui annonçâmes sa venue que quelques jours auparavant. Par ce que toute son attention aurait été polarisée et qu'elle aurait consacré son temps à construire une montagne de scénarios sur ce qu'ils allaient pouvoir faire ensemble. Pas une seule heure ne se serait écoulée sans qu'elle en fasse mention et ce jusqu'à son arrivée ! Guillaume là, nous n'existons plus !

 

 

Carole et Guillaume à Göreme - Cappadoce - Février 2008

 

Guillaume tient une grande place dans son cœur. C'est son « grand frère ». Elle l'admire. Il sait se montrer affectueux et patient. Curieusement elle ne montra aucune jalousie lorsqu'il nous présenta sa fiancée. A dire vrai, il aurait été plus légitime que ce soit cette dernière qui manifeste quelques signes de jalousies voire d'impatience à l'encontre de Carole vu ses tendances à l'envahissement. Elle n'hésitait pas, au petit matin, à entrer dans leur chambre et à se glisser entre eux !

 

Par deux fois elle aura l'occasion de rencontrer sa grande sœur . C'est peu. Pourtant elle manifesta une vive admiration pour elle et de la peine à ne pas la voir plus souvent. Longtemps elle nous parla d'elle, puis se fit une raison.

Quant à son frère aîné elle le rencontra plus souvent. Il se montra d'humeurs variables, parfois maladroit vis à vis d'elle, tantôt gentil, tantôt tyrannique. Toutes ces absences lui furent pesantes et ce d'autant plus que nous ne pouvions pas lui donner les raisons. Trop petite pour comprendre.


Elle marcha à neuf mois et s'accorda un peu plus de temps pour parler. Et lorsqu'elle le fit, nous étonna. Imaginez un « petit bout de chou » parlant comme un adulte, des phrases parfaitement construites faisant appel à un vocabulaire particulièrement riche mais oh combien surprenant dans la bouche d'un enfant. Dès lors nous fûmes assaillis de questions et interrogations. Mille questions par jour. Auxquelles nous devions apporter des réponses. Digne d'un authentique interrogatoire qui ne prenait fin que lorsqu'elle semblait se satisfaire de la réponse que nous lui apportions. Comment expliquer à un enfant de 3 ans ce qu'est l'électricité ? Et pourquoi les étoiles ne tombent pas ? ... Les livres pour enfants et adolescents nous aidèrent. Elle en possèda un grand nombre. Sa cabine fourmillait de livres, toujours en désordre ... elle passa  des heures plongées dans ses livres.


Elle réclama l'école. Alors que la majorité des enfants manifestaient leurs peurs ou craintes par de bruyantes crises de larmes en ce premier jour de rentrée, Carole, peu impressionnée, déterminée et heureuse de rejoindre enfin l'école quitta sa mère sans se retourner et sans pleur. La mère était malheureuse, pas la fille ! Un monde à l'envers.

 

Carole - « l'école à la maison » - année 2005

Puis vint la grande section de l'école maternelle. Où nous fûmes confrontés au problème posé par le fait que Carole soit née en début d'année. Il prit alors une toute autre dimension que celle observée tout au long des deux premières années de maternelle. De fait plus âgée de presque une année que ses camarades de classe, Carole se révéla plus mure, plus rapide qu'eux. Elle n'avait aucune difficulté de compréhension et d'assimilation. Ce faisant, s'ennuyait, s'agitait et distrayait ses voisins de classe. Ce qui, très vite, ne manqua pas de poser de sérieux problèmes que son institutrice ne sut résoudre de manière simple et intelligente. Il aurait tout simplement suffit qu'elle lui apporta un complément de travail à faire, bref qu'elle l'occupa. Ce ne fut pas le cas. Elle subira alors des brimades stupides, qu'elle ne comprit pas bien évidemment et qu'elle nous relata dans le détail quelques mois plus tard.


En trois mois de « grande section » nous vîmes notre fille se décomposer. Elle devint sombre, se replia sur elle-même, parla de moins en moins et perdit sa spontanéité, sa vivacité, sa gentillesse et sa merveilleuse joie de vivre. Nous en fîmes part au corps enseignant, en pure perte. Forts contrariés et mécontents nous retirâmes Carole de l'école et fîmes appels aux services de cours privés par correspondance. Christine assuma sa scolarité. A cette occasion, je découvris que j'étais incapable d'assumer un tel travail simplement par ce que je ne disposais pas de la patience qui sied. Pour me consoler, ou plus prosaïquement pour me dédouaner, je n'hésita pas un instant à penser que seule une mère était en mesure de faire montre d'une telle patience !


Carole - 4 ans - Saint Pierre de Gaubert (47)

 

En peu de temps nous retrouvâmes notre Carole. Passionnée par son  apprentissage. Elle se transforma en « maîtresse d'école » ! Prépara à mon intention de nombreux « cours » et « exercices » à réaliser ! Auxquels je devais impérativement me plier.  Cette « manie » ne l'a jamais quitté. Hier encore, elle apporta à chacun de nous deux une copie qu'elle avait soigneusement remplie d'énoncés de problèmes de mathématique que nous devions résoudre, copiant en cela le mode opératoire des devoirs du CNED. Elle nota nos copies !


Sa mère devint pour elle plus qu'une mère. Autre chose, de plus grandiose. Celle qui (lui) apporte le savoir. Je me souviendrai toujours de son regard porté sur sa mère quand celle-ci lui faisait classe. C'était magique. Il y avait à la fois de l'admiration, du respect, de l'étonnement et du contentement. Son regard s'était enrichi.  Sa mère était devenue « sa maîtresse ». Et l'on sait combien pour un enfant, le « maître » ou la maîtresse » est important, quasi intouchable. « Le maître a dit » : tout est dit !


Habituellement dans un couple la mère est toujours plus bienveillante envers les enfants, laissant ainsi au père le rôle ingrat du gardien des « lois ». Les mères n'osent pas gronder, sanctionner ou se fâcher. Certes elles palabrent. Trop. Tellement, qu'elles ne sont plus entendues par leur progéniture et perdent de leur crédibilité en terme d'obéissance. Ce faisant, font appel au père pour faire obéir l'enfant. La difficulté, nouvelle pour Christine, fut justement de parvenir à imposer une discipline scolaire à Carole tout en conservant cette douce faiblesse maternelle. Elle se fit violence et y parvint.  Quant à Carole, à qui rien n'échappe, elle mit peu de temps à comprendre l'affreux dilemme qui agitait sa mère et sut en abuser. Au point qu'elle parvint maintes fois l'exploit de « rendre sa mère chèvre ». Jusqu'au jour où Christine finit par comprendre. Enfin.

 

 Carole - année 2004 - Saint Pierre de Gaubert (47)

 

C'est ainsi que, périodiquement, je trouverais Christine complètement démoralisée. Carole ne savait plus faire les opérations simples, ne savait plus conjuguer les verbes, faisaient des fautes d'accord, ..., alors que jusqu'à présent tout était parfait. « J'ai dû reprendre les bases et recommencer presque à zéro » me disait-elle. Ceci, comme les autres « péripéties » de cet acabit, me parurent étonnantes, bizarres et peu logiques. Jusqu'au moment où nous comprîmes que Carole usait de cet artifice de simulation afin de satisfaire son nouveau jeu qui consistait à faire monter la pression chez sa mère (la faire râler, comme elle disait !), mais surtout avait trouvée là  le moyen de disposer d'encore plus de temps pour vaquer à ce qu'elle avait envie de faire, puisque sa mère après reprise des leçons supposées non acquises lui donnait alors des exercices à faire, qu'elle savait bien entendu traiter sans difficulté en un temps recors. Sa mère, alors rassurée, se montrait généreuse et lui accordait ... quartier libre !

Inutile de faire un dessin ! Carole, futée, usa sans vergogne d'un tel stratagème !

Nous assistâmes, Christine et moi-même, à toutes ses phases d'évolutions et comportementales. Jour près jour, nous la vîmes se transformer, évoluer. Et dûmes nous adapter. Parfois nous ne sûmes pas comment nous y prendre. Finalement nous nous résolûmes au raisonnement d'adulte qu'elle était totalement apte à comprendre. Et la placèrent face à ses réalités et responsabilités. En fait, son seul souci était de faire que ce qu'elle avait envie de faire au moment où elle avait décidé de le faire. C'est le seul problème que nous eûmes avec elle ! Toujours existant, mais décroissant.

Autrement, Carole est une enfant merveilleuse, gentille, affectueuse et fort attachante. Même très affectueuse. Sans trace d'une quelconque méchanceté ou agressivité. Il est vrai aussi qu'elle reçut de notre part beaucoup de tendresses, de câlins  et d'attentions. Réciproquement elle n'a de cesse de nous montrer son affection par un tas de petits gestes, signes ou manifestations parfois envahissants !

 

 

Puis vint l'âge où Carole deviendra « amoureuse » de son père. Curieusement elle ne se montra jamais « jalouse » de sa mère, mais aurait bien voulu que sa mère, elle , soit jalouse d'elle et tenta ce qui lui était possible de faire afin d'y parvenir ! Peine perdue. Je fus agréablement envahi par son « amour » exubérant  et débordant. Chaque jour je recevrais de nombreux « billets doux » de sa part. Elle provoqua sa mère en me prodiguant de nombreux câlins, sans pour autant parvenir à se détacher d'elle puisque cela ne l'empêcha pas durant toute cette période de venir rejoindre Christine dans notre cabine pour faire un gros câlin matinal, le temps que je préparasse le petit déjeuner. Malheur à Christine si un matin elle oubliait ce rite !

 

 

Elle fit preuve d'un fort attachement à ses parents et en même temps d'une  volonté particulièrement marquée d'indépendance. Volontaire en toutes choses. Voire terriblement obstinée ! Quand elle a une idée en tête, rien ni personne n'est en mesure de l'en faire dévier ! Nous fûmes époustouflés et estomaqués par son étonnante capacité à raisonner et à argumenter. Comme celle d'ignorer parfaitement nos argumentations ou propos et maintenir son cap comme si de rien n'était. Nous nous demandâmes « de qui elle tenait » de telles dispositions ! Particulièrement étonnantes de la part d'un enfant de 8 ans.

 

 

Dès seize mois elle fit sa première croisière d'une semaine sur un catamaran de douze mètres que nous louions avec trois autres couples. Suivirent deux autres croisières les années suivantes, sur catamaran et avec d'autres couples d'adultes. Elle découvrit ainsi la Corse et la côte méditerranéenne française. Elle s'adapta parfaitement à la navigation et apprécia particulièrement le confort et la vitesse d'un catamaran au point de rêver d'en posséder un ! Seul enfant parmi les adultes, elle bénéficia de leur part d'un intérêt et d'une attention importants. Elle ne posa aucun problème. Evolua avec naturel et décontraction au milieu de tous. Elle charma son monde. Et devint chaque fois la mascotte du bateau.


Sa faculté « naturelle » à s'exprimer comme un adulte et le fait d'avoir côtoyé plus d'adultes que d'enfants la conduisirent à privilégier le contact avec les adultes. Souvent elle s'ennuyait avec les enfants de son âge et n'appréciait que modérément leurs jeux. Toutefois, elle éprouvait toujours un grand besoin de les retrouver . Elle prenait même un certain plaisir à s'entourer d'enfants plus jeunes qu'elle. Cela lui permettait, pensions nous, de satisfaire son besoin de « pouponner », de jouer le rôle de « maîtresse », mais aussi de satisfaire son besoin d'autorité. A sa façon elle est une sorte de « meneuse ». Les difficultés ne manquèrent pas dès lors qu'elle était en présence d'un enfant de son âge du même type ! Il nous fallut  beaucoup parler avec elle sur ce thème. Elle apprit ainsi à s'adapter aux situations sans pour autant étouffer sa personnalité. Nous lui apprîmes l'écoute, le dialogue et savoir se faire respecter. Dire non et savoir s'occuper à  autre chose. Bref, malgré le peu d'enfants qu'elle rencontra en trois années de navigation, justement par ce qu'ils furent peu nombreux, elle en tira une expérience somme toute fort instructive. En parallèle elle développa de nombreux contacts, tous riches d'enseignements pour elle, avec d'autres adultes parmi les navigants que nous rencontrions.


Le premier d'entre eux, sera « Mr Raoul ». Confiante elle allait souvent voir Line et Alain. Parler ou simplement être avec eux. Il nous faudra veiller à modérer son besoin de les rejoindre dès qu'elle était libre de son temps. Et dûmes  prévenir et l'excuser souvent pour sa formidable capacité naturelle à envahir l'espace.

Il était difficile et délicat pour nous de la limiter et de maîtriser son besoin de contacts avec les autres. Nous ne pouvions compter que sur la saine intelligence de l'adulte. Durant deux années elle apprécia ses rencontres avec Line et Alain. Puis viendra le fatidique moment des problèmes avec « Mr Raoul ». Vis-à-vis de Carole, Alain se montra peu digne et peu respectueux d'un enfant. Il la rejetta brutalement et d'une manière blessante. Nous la vîmes revenir en pleurs, meurtrie et "le coeur gros". Elle se détacha difficilement d'eux. Nous ne pouvions pas lui dire la vérité. Trop jeune pour comprendre les raisons.


Nous hivernâmes dans la marina de FINIKE. Elle fit connaissance de nombreux adultes et trouva une écoute attentive auprès d'un couple de belges Janick et Michel tous deux passionnés par l'aquarelle, l'écriture et le dessin. Elle les envahit ! Et devrons une nouvelle fois l'excuser auprès d'eux. Elle passa des après midi entiers avec eux. Ils lui enseignèrent les premiers rudiments de peinture, comme ils lui communiquèrent le goût pour le « Srapboocking ». Elle ne les quitta quasiment pas durant tous les mois d'hiver. Ses seules infidélités à leur encontre eurent pour origines la présence temporaire de quelques compagnons de jeu et plus continûment d'une chienne « Nina » pour laquelle elle se prit d'affection. Elle découvrit ainsi les propriétaires de cette chienne, Marina et Jordi, qui devinrent sa deuxième compagnie d'adultes. De fil en aiguille elle fit connaissance avec nombre de navigants de la marina. Il y eut Jean-Jacques et Françoise, ... Tant et si bien qu'à son anniversaire tous furent là autour d'elle et lui firent de superbes cadeaux. Ce fut une énorme surprise pour elle. Elle ne s'attendait pas à une telle manifestation de sympathie. Elle en garde un souvenir très ému.

Carole avec Michel "d'Aquarellia" - pour ses 10 ans

Durant ces trois années de voyage elle n'eut pas conscience de vivre une expérience extraordinaire. Cela ne manqua pas de nous étonner jusqu'au moment où nous réalisâmes que quel que soit le mode de vie que nous lui aurions pu lui faire connaître ce dernier aurait toujours été considéré par elle comme la normalité puisque était ce que nous ses parents lui faisions vivre. Il était donc tout à fait normal que cela n'éveille pas son attention. Elle ne prit conscience de l'aspect extraordinaire de son vécu qu'à notre retour, lorsque des jeunes de son âge et des adultes la questionnèrent et lui firent part de leurs envies de vivre une telle aventure.

Au début du voyage elle se montra peu intéressée par les paysages et la mer. Son unique préoccupation était de se baigner, même là où elle n'avait pas pieds. Elle ne savait pas nager et n'était pas pressée d'apprendre. Après quelques mois de dures batailles (!) elle sut nager. Volontaire et inépuisable, elle n'hésitait pas à s'éloigner du bateau et entreprit maintes fois de longs allers et retours sur la plage parfois distante de plus de 300 mètres du bateau. Simplement pour aller jouer sur le sable. Construire des châteaux ou ramasser des coquillages. Elle passa des après midi entiers dans l'eau. Le soir venu, le dîner achevé, terrassée par la fatigue, il nous était alors permis de savourer le plaisir d'une soirée plus calme que d'habitude.


Elle ne se départit jamais de son esprit curieux. A peine avions nous amarré le bateau qu'elle nous pressait à visiter les environs. Bien souvent elle serait partie seule et préconisa à cet effet que nous fassions l'acquisition de petits émetteurs-récepteurs radio (talkie-walkie)! Ce que nous fîmes!

Christine et Carole à Athènes


Elle se passionna pour la mythologie et l'histoire grecques. Ses dieux, comme ses nombreux personnages n'eurent plus de secrets pour elle. Elle lut l'Odyssée. Connut les voyages et mésaventures d'Ulysse et ne manqua pas tout au long de notre périple de tenter de repérer les traces  de ce fabuleux personnage qui semblait la fasciner. La ville de Troie capta son attention. Elle guetta, jumelle en main, son emplacement ou sa trace lorsque nous longeâmes la côte ouest de la Turquie devant nous conduire à l'embouchure du détroit des Dardanelles.

Elle prit rapidement goût aux visites des musées. A chacune de nos escales elle nous signalait son existence (éventuelle) et sa situation dans la ville ! Après l'achat d'une glace, visiter le musée était le deuxième acte le plus important que nous devions accomplir ! Eglises et cathédrales retinrent également son attention. Les premiers temps c'était presque une obsession. Il nous fallait entrer dans toutes les églises qu'elle apercevait. A ce titre, Palerme fut pour nous un calvaire ! Là aussi, nous devions répondre à ses nombreuses questions. Heureusement nous disposions de plusieurs guides touristiques.


Durant la première moitié de notre périple, Carole se montra peu intéressée par la mer et la navigation. Elle occupait les périodes de navigation à dormir puis à jouer. Elle paraissait peu sensible aux différents états de la mer. Seule sa patience était mise à rude épreuve. Elle avait beaucoup de difficultés à supporter de longues navigations. Nous devons reconnaître qu'elle n'a jamais été vraiment embêtante ou insupportable. La difficulté pour nous fut de l'occuper, de meubler son temps. Sans pour autant faire appel aux mêmes activités ou jeux.

Puis vint ce jour où pour la première fois je verrais Carole, en appui sur le rebord bâbord du cockpit, son corps et sa tête corps tournés vers l'extérieur, observer et contempler la mer. Elle resta près d'une heure dans cette position, sans prononcer un mot. Nous entamions notre remontée vers Istanbul et naviguions toutes voiles dehors dans le sud de la Mer Egée avec un vent idéal de force 4/5. Etrangement, la mer était houleuse et fortement croisée. Des creux de 3 à 4 mètres se formaient instantanément de tous côtés. C'était étonnant et impressionnant. Une puissance farouche se dégageait des mouvements désordonnés de la mer. Carole, visage détendu et calme, observait. Nulle crainte en elle. Elle semblait fascinée. Plus encore elle paraissait apprécier et savourer ce fantastique spectacle. A ce moment là je compris que Carole venait d'intégrer en elle l'élément mer. Que cette mer, qui jusque là lui était d'une certaine manière indifférente, s'inscrivait définitivement dans son cadre naturel de vie et, subjuguée ou émerveillée faisait maintenant sa connaissance. La mer quel que soit son état ne posera aucun problème à Carole. Ce jour, me semble-t-il, Carole s'est inscrite sur la longue liste des amoureux de la mer et de la navigation à la voile ! Petit marin deviendra grand !

Père et fille à Malte.

Elle voulut tout faire sur le bateau, le barrer, le rentrer dans le port ou dans une marina, répondre ou envoyer les messages sur la VHF, reporter nos positions sur la carte ou suivre nos déplacements sur l'ordinateur portable, déterminer en fonction de la distance restante à parcourir et de la vitesse du bateau l'heure d'arrivée à l'escale.

Et ... elle le fit ! Elle apprit, parfois toute seule en observant comment je procédais, ou lui enseignais ce qu'elle ne pouvait acquérir seule. Elle se passionna. Toutefois elle n'eut pas accès à la barre. Trop « délicat » encore pour elle. Le bateau est lourd et il lui fallait comprendre d'autres notions qui font que barrer un voilier n'est pas semblable à tenir le volant d'une voiture.  Je crois qu'elle ne va attendre trop longtemps. J'ai l'étrange sentiment que cela se fera très vite lors de notre prochain périple !

Elle m'observa beaucoup « à la manœuvre ». Et bien sûr voulut faire comme moi, ignorante des efforts physiques qu'il faut souvent déployer !

Maintenant il nous est interdit de piloter l'annexe ! C'est elle qui dirige la manoeuvre !

  ...

Carole ? ... Thème inépuisable !  

Ou suis-je intarissable dès qu'il s'agit d'elle ?  

Sacrée Carole !  

Que de joies, bonheurs et plaisirs tu sais réserver à tes parents !


  Carole - Juillet 2008 -Vianne

16 Août 2008

 

... au bout du chemin ...

  

Mois d'août.

 Non, 16 août !

 Quatre mois et demi ,

 en France,

 ultime escale

 de notre voyage.

 

Deux mois d'insomnies.

 Un raz de marée

au port

 nous attendait.

 Où sommes nous ?

 ???

 Une tornade,

vie d'aujourd'hui,

 précédemment quittée.

 

Hébétés.

 « KO » debout.

 

Vivre ...

 repartir,

 rejoindre « Leptine » !

 

 

Septembre 2008

  

... dessine-moi un voyage ...

 

En cette année 2004, lorsque nous fîmes part à nos amis de notre décision de nous engager dans un périple en voilier, nous n'étions pas en mesure d'expliquer les raisons qui guidaient notre choix. Leur réaction, à l'unanimité moins une voix, fut de considérer que nous réalisions notre rêve. Seule une voix surprenante nous assèna un: « C'est une fuite !». J'avoue avoir été choqué par cette réaction. Jamais la moindre pensée de fuir ne nous avait effleurée. La seule chose dont nous étions sûrs était que nous répondions simplement à un besoin « de voir autre chose », « de faire autre chose ».

 Aujourd'hui, cinq mois après notre retour ... nous avons hâte de repartir !

Fuite ? Non !

 

C'est autre chose que nous allons maintenant vous conter.

Notre aventure intérieure dans l'antre du voyage.

Il nous fallut beaucoup de temps pour mettre de l'ordre en nous, comprendre pourquoi à notre arrivée nous ressentîmes cette étrange sensation de subir un raz de marée et la raison du choc que nous subîmes au contact de la société que nous avions quitté trois années auparavant. Ces deux évènements vinrent embrouiller notablement nos esprits. Jour après jour, nous consacrâmes de nombreuses heures à dialoguer et  à rechercher les mots nous permettant d'identifier chacun de nos ressentis.

 Tout, mystérieusement, nous échappait.


Le langage des sens.

C'est précisément cette incapacité à ne pas pouvoir exprimer à l'aide de mots ce que nous ressentions qui guidera notre travail de restitution.

Nous prendrons conscience que le voyage a réveillé en nous une sorte de langage sans mot. Le langage des sens. Celui qu'ils empruntent pour communiquer à l'homme ce qu'ils perçoivent de l'environnement dans lequel ils se trouvent.

Nous fûmes troublés par cette « découverte ». Pour être franc nous nous inquiétâmes de notre équilibre mental. N'étions nous pas tout simplement entrain de délirer ?

Vînt alors à nos esprits l'image des hommes et des femmes qui peuplaient notre planète il y a de cela plus de cent mille ans. A cette époque le langage des mots n'existait pas. Pourtant ces êtres humains intégrés à la nature vivaient en groupes, disposaient de quelques connaissances et communiquaient entre eux. Des affinités ou répulsions s'établissaient. Munis de « capteurs », ils ne disposaient que de leur corps physique pour construire leur relation avec leur environnement. A l'évidence, leurs sens, sûrement particulièrement développés, les guidaient. Sans doute avons nous là le premier langage de l'homme.

A y regarder de plus près, ce langage sans mot est toujours présent en nous. Certes,  considérablement affaiblie. N'avons-nous pas conservé cette faculté naturelle qui nous permet, par exemple, de recevoir et comprendre les arts ? Ce langage serait-il celui de l'intimité ?

Nous décrouvîmes ainsi qu'il n'y a pas seulement le langage des mots qui avait quelque chose à nous dire, mais aussi celui des choses qui parlent à celui qui sait utiliser les organes de ses sens.

Cette «évidence» ainsi formulée va s'intégrer en nous d'une façon extrêmement fluide et naturelle.

Il nous appartenait ensuite de comprendre comment notre voyage avait pu conduire à un tel résultat. Pour ce faire, nous conservâmes la même image de nos ancêtres et nous nous posâmes la question de savoir ce qu'il y avait eu de commun entre eux et notre voyage.

La réponse ne fut pas évidente. Nous dûmes plonger dans la quintessence de nos ressentis intimes afin d'en extraire un que nous partagions et éprouvions tous deux d'une manière fort prégnante.

A savoir, que nos moments de plus grande plénitude et de bien-être, tant physique que mental, furent ceux où nous nous trouvions isolés de tout contact avec la société, que ce soit en pleine mer ou au mouillage dans une crique ou une baie éloignée de toute habitation. Autrement dit, lorsque nous étions entourés exclusivement des éléments simples que sont l'air, l'eau, la terre et le soleil (feu et lumière). Nous nous souviendrons alors qu'au cours de ce voyage nous avions passé l'essentiel de notre de temps dans de telles conditions.

 

Ainsi, sans le savoir, nous avions exposé nos corps et nos sens à un nettoyage. Ou tout au moins, furent soumis à une certaine purification. Débarrassés d'une bonne partie de leurs scories, ils retrouvèrent force et vigueur. Sorte de renaissance qui sûrement les conduisit dans un état proche de ce qu'ils devaient être aux premières heures de l'humanité.

Nos sens revivaient ! Nos sensibilités se décuplèrent et découvrîmes de nouvelles sensibilités. Nous captâmes et engrangeâmes des milliers et des milliers d'informations sans pour autant être en mesure de les décrypter. Il nous faudra attendre notre retour, réaliser tout ce travail « en soi et sur soi », comprendre le  processus auquel nous fûmes soumis, trouver les mots qui vont décrire d'une manière juste et parfaite les ressentis et impressions que nous avions cumulés afin de pouvoir  intégrer définitivement en nous les enseignements de notre voyage.

Autrement dit, nous fûmes conduits à effectuer un travail auquel nous n'étions nullement préparés et pour lequel nous ne disposions d'aucune compétence. Celui d'intégrer intellectuellement la moisson de nos sens, tout ce que notre corps physique avait accumulé. Autant il est facile au cerveau de comprendre un concept, autant il n'est plus, aujourd'hui, en mesure de comprendre les signaux « sensibles » émis par le corps.

A l'évidence, nos corps n'avaient pas su conserver intactes leurs compétences de perception et nos cerveaux quant à eux n'avaient à leur disposition que des décodeurs notablement fatigués, peu aptes à traduire l'ensemble des signes issus de nos sens.

Ce voyage a purifié nos sens comme il nous obligea à redécouvrir le langage sans mot des premiers humains.

Nous ferons un autre constat majeur. A savoir que la capacité d'intégration totale, c'est-à-dire à la fois physique et intellectuelle, n'est effective chez l'homme que si ses sens sont sains. Aujourd'hui, cette intégration n'existe plus. Seule subsiste la part d'assimilation intellectuelle.

Sans doute trouvons nous dans la dévastation de nos sens, le prix à payer au progrès dit civilisateur. La société dans laquelle nous évoluons aujourd'hui semble avoir développé de multiples parasites qui viennent brouiller la perception de nos sens.

 
« L'homme vit une vie non naturelle. Ce qui chez lui était nature s'est perdu et a été défiguré et déformé par la civilisation. De ce fait l'homme n'est jamais au centre de sa nature, mais il est à côté de lui-même comme un autre que celui qu'il a été ou qu'il peut être en réalité » (*).

Je voudrais, ici, illustrer cette pollution de nos sens par un exemple me concernant. Durant notre périple je vais prendre un immense plaisir à écrire les différents articles de ce « Carnet de voyage ». Ce plaisir prenait sa source dans le simple fait de la fluidité de mes pensées et des écrits qui en résultaient. Tout semblait naturellement « couler de source ». Aujourd'hui, en France, j'éprouve de sérieuses difficultés. Je n'ai plus cette fluidité. Je peine. Et dois me faire violence pour écrire tout ce que nous aimerions transmettre. Le cadre a changé. Me voici plongé dans le bain de notre société. Ses parasites sont à l'œuvre, m'agressent. Mon esprit est brouillé. Plénitude et bien être sont aux abonnés absents.


Le « raz de marée ».

Peu de temps après notre départ je vais assister à la naissance en moi de deux sensations particulièrement étonnantes. Pour étayer la première je ferais appel à une image peu poétique mais parfaitement représentative. J'avais le sentiment d'être l'équivalent d'un tractopelle dont la pelle posée sur le sol se remplissait jour après jour. Quant à la seconde, j'ai eu tout au long de ce voyage la tenace impression qu'une vague de fond se formait en moi, qu'elle prenait une ampleur de plus en plus phénoménale au fur et à mesure que les années s'écoulaient et que j'allais être emporté par elle !

C'est justement le « raz de marée » que nous subîmes dès notre retour en France !

 Cette vague de fond n'attendait qu'une chose ... que nous posions pieds à terre pour se libérer ! Elle se libèra, nous emporta, nous maltraita et en même temps dispersa le «trésor» que nous avions accumulé en nous.

 Deux mois et demi d'insomnies !

 Puis débutera notre travail. Récupérer le trésor dispersé.

 Filtrer ... trier ... analyser ... regrouper ... décrypter ... intégrer.

 (*)  Critique de la raison cynique - Peter SLOTERDJIK - Christian Bourgeois Editeur.

 

Le « choc » du retour

Bien qu'en partie prévisible, nous ne nous attendions pas à la brutalité du choc que nous ressentîmes au contact de la société que nous avions quitté trois années auparavant. Il serait trop long et fastidieux de développer ici l'ensemble de ses origines. Une d'entre elles nous interpella plus particulièrement puisqu'elle mit directement en cause notre relation avec les autres, que ce soit nos connaissances, amis ou... membres de nos familles respectives !


A vrai dire, ce fut l'épreuve la plus redoutable que nous eûmes à traiter et à gérer dès notre retour. Elle s'imposa de fait et monopolisa notre attention.

 
Longtemps nous recherchâmes « ce qui se passait en nous ». Sans succès. Cet échec nous conduisit sur une autre voie, somme toute plus logique, de déterminer « ce qui avait été modifié en nous » de nature à faire évoluer notre sensibilité relationnelle.

 
Comme c'est souvent le cas dans une situation d'introspection, nous fûmes soudainement envahis par une clarté fulgurante à l'instant même où nous prononçâmes deux mots: terre et mer. La clé de notre problème coulait alors de source. Dans leur opposition et alternance. Le stable et l'instable. De ce stable pourvoyeur indécent d'instabilités à ces mêmes instabilités génératrices avides de stabilité.


 Ce voyage fut notre première expérience de longue durée d'une vie en mer sur un bateau.

 

Nous étions donc semblables à la grande majorité des terriens, terriblement habitués depuis notre naissance à la terre ferme. Au point d'avoir perdu conscience de sa présence. Nous l'occultions d'autant plus aisément qu'elle ne nous posa pour ainsi dire jamais de problème. Certes elle peut parfois trembler, se montrer violente, mais n'eûmes jamais l'occasion de la connaître ainsi. Nous ne craignons pas qu'elle se dérobe sous nos pas ou qu'elle nous fasse perdre l'équilibre. Nos deux pieds en appuis sur elle suffisent à maintenir notre corps droit. Rien n'est donc plus naturel pour nous que cette tranquille assurance de notre corps.

 

D'ailleurs, cette merveilleuse stabilité naturelle dont dispose l'homme deviendra source de nombreux jeux et la base de l'une de ses activités sportives favorites. Celle qui consiste justement à défier les lois de l'équilibre et à inventer de nouvelles variantes de déséquilibres corporels. Aujourd'hui elle est devenue sport olympique. Est déclaré vainqueur celui ou celle qui partant de sa position naturelle d'équilibre parviendra à la retrouver après avoir engranger avec le plus d'audace, de grâce, d'élégance et de naturel le maximum de figures acrobatiques périlleuses.

 

Dans une telle condition idéale de stabilité, l'homme peut défier la nature, se jouer de sa loi et se livrer à toutes les contorsions physiques qu'il souhaite, puisqu'il n'encourt aucun danger sérieux.

 

Cette faculté spécifique à l'homme de défier une à une les composantes de son cadre de vie et de lui-même se retrouve aussi au sein de sa structure mentale, c'est-à-dire au niveau de son éthique en général et de sa morale en particulier. Il se livrera d'autant plus volontiers et sans vergogne à de telles pratiques que cette gymnastique intérieure n'est pas visible de l'extérieur et qu'elles ne modifient en rien son apparence extérieure, corps droit campé sur ses pieds. Il n'a, de plus, rien à craindre; nul n'est en mesure de percevoir les jeux intérieurs auxquels il s'adonne. Aucun risque et  une apparence sauve.

 


Il en est tout autrement dès lors que l'on vit dans un bateau et que l'on parcourt les mers. 

 

Nul besoin d'un long discours ou d'un dessin pour expliquer et faire comprendre que la mer n'est pas par nature un élément stable. Elle est rarement au repos. Son état naturel est d'être agitée. Souvent violemment.

 

Nul besoin d'un long discours ou d'un dessin pour expliquer et faire comprendre que l'homme qui vit sur son bateau n'a plus de référent stable sur lequel il peut s'appuyer, qu'il est physiquement soumis en permanence aux déséquilibres, avec cette présence bien réelle du plus grave danger pour lui, celui d'y laisser sa vie.

 

Alors la mer va jouer son rôle le plus merveilleux et le plus extraordinaire qui soit auprès de ceux qui ont choisis de vivre avec elle. A toutes ces femmes et ces hommes qui feront de la mer leur habitat, elle va avec application les purifier et les rectifier.

 

Sur mer et en mer, l'homme va découvrir qu'il ne peut compter que sur lui-même. Sa sécurité et sa vie ne dépendent que de lui, de lui seul. Il n'a plus de référent stable. Tout bouge, tout se dérobe sous ses pieds. Et c'est bien par ce qu'il ne peut plus être droit physiquement, bien campé sur ses pieds, qu'il ne peut plus compter sur son équilibre corporel, qu'il va devoir s'appuyer sur son propre équilibre interne. S'impose alors à lui l'obligation d'être droit en lui-même. Il n'a pas le choix. Simplement par ce que c'est sa vie qui est en jeu. Il ne peut plus se mentir à lui-même, tricher avec lui-même, faire semblant, faire croire, simuler, ..., tout cela ne peut subsister en lui.

 

Les jours, les mois et les années qu'ils passeront en mer vont formater ces femmes et ces hommes à cette discipline. Merveilleusement rectifiés, ils vont s'inscrire sans en avoir conscience dans cette nouvelle normalité de vie. Peu leur importe qu'ils ne sachent plus marcher correctement dès qu'ils poseront pieds à terre, que leur démarche soit « chaloupante » au regard des autres, eux se sentent merveilleusement bien dans leur corps et dans leur tête.

 

Voilà ce que la mer nous a apporté et qui constitua la raison du « choc » que nous ressentîmes aux contacts des autres. Ce rendez-vous avec de purs terriens fut pour nous des plus traumatisants. Eux et nous étions en opposition de phase.

 

Nous n'avions plus face à nous « X » ou « Y » mais des êtres déformés par leurs acrobaties internes. Nous ne percevions que cela d'eux. Situation insupportable. Nous étions terriblement mal à l'aise. La cohabitation devenait difficile dans de telles conditions. D'autant plus difficile qu'il nous faudra plus de trois mois pour comprendre ce processus auquel la mer nous avait soumis.

 

On ne revient pas « entier » d'un voyage !

 

Mais de quel « voyage » parlons nous ? Je ne saurais précisément l'identifier. Je sais seulement ce qu'il n'est pas. Il n'est pas ces séjours d'agrément d'une semaine, quinze jours, voire d'un mois que l'on peut entreprendre partout dans le monde. La seule chose que je sais, c'est qu'il est initié par une motivation indicible à laquelle on ne peut résister et pour laquelle on est prêt à faire de considérables sacrifices. Dans ce cas, le voyage, quel que soit le moyen utilisé pour se déplacer, apportera de nombreuses satisfactions et sera source d'enseignements prodigieux que lui seul est en mesure d'apporter. C'est une expérience unique. Qui ne peut être partagée et comprise, malheureusement, que par ceux qui ont vécu une semblable expérience.

 

Repartir 

 

Que devions-nous faire ? Revêtir nos habits anciens ? Mettre à la poubelle nos acquis du voyage ? Impossible !

Nous ne disposons pas d'un tel pouvoir. Ils sont là, gravés en nous, indélébiles.

Pas d'autre issue .Vivre avec nos nouveaux habits. Etre soi. Rien que soi.

Accepter cette nouvelle liberté ainsi acquise.

Au nom de quoi devrions nous la rejeter et assumer le fardeau des autres ?

Nous n'interdisons à personne l'accès à sa liberté.

Vivre. Seulement vivre. Pleinement soi.

Tant qu'il encore temps !

 

 

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