Grece

Xania, le 8 janvier 2007



Les grecs

Je dois avouer qu'à ce jour mon plus grand regret est de ne pas savoir parler la langue grecque. J'ai bien tenté d'en apprendre quelques rudiments. Face aux difficultés qu'elle présente et, en ce moment, à mon peu d'empressement à faire des efforts cérébraux soutenus, j'ai abandonné l'idée de m'imposer un tel exercice, préférant avancer à petits pas ... et ce faisant me priver de l'outil indispensable qui m'aurait peut-être permis d'arriver à comprendre les comportements et façons d'être, si nouveaux et inconnus de moi, de ce peuple. 


D'abord leur langue. D'une douceur infinie, elle constitue un véritable délice pour l'oreille. Une intonation calme, des syllabes claires et une articulation posée lui confèrent un charme indéniable. Pas un mot n'est prononcé plus haut qu'un autre. Impossible de détecter le type d'échange entre deux personnes: pas d'intonation spécifique à une dispute ou à un reproche, pas d'intonation du type « professoral ». Toute discussion, simple, grave ou sérieuse se situe dans le registre du calme, d'un calme époustouflant! Seules exceptions, l'humour et la tendresse laissent entendre leurs intonations si particulières que l'on retrouve dans toutes les langues. Que d'étonnements à voir et écouter converser les anciens groupés autour d'une même table du « kafeneio » tout en buvant avec une lenteur incroyable leur café. Leurs matinées s'écoulent dans d'interminables dialogues. Les échanges sont respectueux. Nul n'interrompt celui qui parle. Chacun expose son point de vue. Chacun répond et argumente sans agressivité ou emportement. De temps en temps, d'un accord quasi tacite, une pause est mise à profit soit pour commander un nouveau café soit pour aller faire les quelques achats essentiels, soit simplement pour ... s'entretenir avec une connaissance qui vient à passer devant leur assemblée.


Plus surprenants encore leur visage, leur regard, leur attitude et comportement.


Difficile d'imaginer tout un peuple au visage détendu et serein, où seules transpirent les traces des ans et de la fatigue. Nulle trace, comme chez nous, de leurs problèmes ou problématique interne. Nulle trace de tensions, d'anxiétés, de «mal vivre»... Nulle trace aussi .... de psychothérapeutes ou autres « psy »... je n'en ai pas encore vu, du moins pas encore vu une plaque signalétique de cette profession si abondante chez nous ...


De ma vie je n'avais pas encore rencontré un regard humain aussi beau et extraordinaire que celui des grecs, qu'ils soient femmes ou hommes, qu'ils soient d'Athènes ou de Xania en Crète. Bienveillant, chaleureux, doux, sans crainte ou appréhension, confiant, leur regard est l'expression même du respect et de l'amour qu'ils portent à l'autre, à tous les autres. Ce naturel chez eux est époustouflant. Ici point de regards méprisants, points de regards accusateurs, points de regards qui jugent ! Simplement un regard pur : la pureté du regard Cela fait du bien ! Nous nous sentons bien parmi eux !


Quant à leurs attitude et comportement, aux antipodes de ce à quoi nous étions habitués jusqu'alors, ils nous apparaissent impensables et inimaginables !


Qu'il soit pauvre, misérable ou riche, le grec (homme et femme) a le respect de lui-même, le respect de l'homme qu'il est. Il est digne, sans aucune ostentation. Naturellement digne. Ce respect de soi et cette dignité d'homme font qu'il respecte tous les autres quels qu'ils soient, pauvres, misérables ou immensément riches. Riches et pauvres se côtoient partout, dans les cafés, .., se parlent, rient ensemble ? Ici, seul l?être humain est considéré, seul l?être humain est la référence. Titres, richesses,?, n?interfèrent pas dans la relation humaine.


Trois fois par semaine nous emmenons Carole se divertir et rencontrer des enfants de son âge dans l?unique parc situé au centre de Xania. Une grande aire de jeux y est aménagée pour les 3 à 12 ans.

 
Xania : aire de jeux des enfants


Les premiers mois, sûrement imprégnés de l'ambiance générale quotidienne grecque, nos sens et notre observation ne furent pas éveillés à une situation pourtant extraordinaire !


Il y a de cela quelques jours, assis sur l?un des bancs de cette aire de jeux, savourant la chaleur des rayons du soleil, nous échangions Christine et moi-même nos impressions et ressentis sur ce peuple grec lorsque soudainement nous prîmes conscience de ce qui se passait autour de nous! De 30 à 40 enfants étaient réunis là et jouaient. Autant de parents : mères, pères, grand-mères ou grands-pères.

 
Xania ? aire de jeux -enfants


Et ... pas un hurlement ... pas de bruits autres que ceux de leurs rires ou petits cris ... pas de disputes, pas de pleurs, aucune agressivité entre eux et une absence totale d'altercations entre parents comme cela se voit fréquemment chez nous quand leurs enfants respectifs s'opposent ou se contrarient !

Pourtant tous s'amusent follement ? Nous n'en revenions pas ! Les jours suivants nous porterons une attention plus soutenue. Nulle trace d'éducation contrariante ou forcée pour l'enfant. Si tel était le cas, tôt ou tard elle transpirerait au travers de ses comportements autres que ceux que nous voyons et sa véritable nature émergerait. Rien de tel !


Xania-aire de jeux-mère


Parents et enfants sont incroyablement détendus. C'est toujours sur un ton calme et doux qu'ils s'adressent aux enfants. Jamais nous n'entendrons un parent élever sa voix ou gronder son enfant. Cela est d'autant plus surprenant que la grande majorité de ces enfants appartiennent aux classes sociales les plus défavorisées. C'est purement fantastique !


Une avenue sépare l'aire de jeux du grand stadium de Xania. Autour du terrain principal de football et longeant la seule tribune, divers terrains de jeux sont mis a disposition des écoles, collèges ou lycées. Je dois préciser que l'aire de jeux est sur élevée par rapport au Stadium permettant ainsi de disposer d'une vue plongeante sur ces terrains annexes. Il me fut donc permis d'assister à des matches soit de basket, soit de hand-ball, soit de football entre garçons de 14 à 18 ans. Etonnant ! Même constat ! Aucune brutalité. Aucun geste d'agressivité envers l'adversaire. Pas trace d'un quelconque geste douteux ou déplacé ou dangereux ! Pas de cris, ni hurlements. Un respect de l'autre vraiment sidérant. Des attitudes toujours respectueuses et saines. Retenue et engagement cohabitent dans une harmonie parfaite.


Ce qui me semble caractériser au mieux ce peuple serait qu'il possèderait au plus haut degré le souci et l'art du beau et de l'harmonie en tous domaines. L'harmonie règne entre eux. C'est beau de voir la vie s'écouler ainsi.


Peuple étonnant ! Il véhicule naturellement dignité, respect des autres et tolérance. Sagesse et philosophie seraient-elles à jamais inscrites dans leur patrimoine génétique ? Ce naturel est sidérant ! Pourquoi ?


Ici, nul besoin de graver dans le marbre les notions de liberté, d'égalité et de fraternité ... nul besoin d'enseigner et de répéter les mérites de la tolérance, du respect des autres ...


Chaque peuple serait-il donc unique ? Chaque peuple possèderait-il sa spécificité et ses propres gènes ? Serions-nous semblables en apparence, mais aux aptitudes différentes ? Ce qui serait naturel pour l'un, ne le serait pas pour l'autre ?


Etonnant peuple grec. Pourtant si proche de nous et ... tellement autre.

Musee national d'Archeologie d'Athenes

Xania, le 29 janvier 2007


La femme grecque

 
Une certaine personne dont je tairais le nom ne manquerait pas de me prêter, avec délectation, des affinités particulières si je ne réservais pas quelques lignes à cette créature de rêve qu'est la femme grecque.

Et il aurait raison le bougre ! Car je commettrai alors une faute grave !


... la femme grecque ...

... elle est simplement ... elle ... superbe ... l'harmonie en mouvement !


Ce n'est sûrement pas un hasard si les grecs anciens découvrirent ce que l'on désignera bien plus tard par le « nombre d'Or » !


Elle est le nombre d'or en mouvement.


Pour 80% d'entre elles, elles sont grandes, des jambes fermes longues et élancées où graisse et cellulite sont étonnamment absentes.


Leur visage n'est ni beau ni laid, simplement typé.


Plus surprenant, elle semble n'avoir aucun problème particulier avec sa féminité ! Elle l'assume d'une manière étonnamment naturelle. Elle est bien dans sa tête et son corps ne lui pose aucun problème ! Ses attitudes, comportements et visage étonnamment épanouis et détendus reflètent en permanence ce bien-être.


Jamais je n'ai vu autant de femmes sachant mettre leur corps en valeur de façon aussi naturelle. De dos, impossible de distinguer la mère de la fille !


Quelle que soit sa classe sociale elle fait attention à sa façon de se vêtir. On voit peu de femmes négligées ou d'aspect douteux ou sale.


Elle est sensible à la mode. A une mode qui sait à la fois respecter son corps et le mettre en valeur. La mini jupe avec collant épais et bottes constituent une tenue quasi générale dès le plus jeune âge et y compris pour celles ayant largement dépassées la cinquantaine ! Que ce soit à Xania ou à Athènes, en cinq mois je n'ai pas encore vu de femme provocante, ou style «péripatéticienne».


Les premiers temps j'ai du me faire violence afin de ne pas me retourner sur chacune que je croisais ! Pas un grec ne se retourne pour admirer une femme, aussi superbe soit-elle ! Je compris bien vite que cette manie bien française était, ici, parfaitement déplacée. Maintenant je sais voir sans regarder ! Le plus désolant est l'habitude. Il m'arrive trop souvent, à mon goût, de ne plus faire attention ! Repu !


Nous ferons Christine et moi-même d?autres observations en ce domaine, notamment concernant le rapport « homme/femme ».


Il est sain et naturel, non vicié comme chez nous. Ni dominant ni dominé. L'égalité la plus parfaite. Hommes et femmes s'abordent naturellement avec une facilité déconcertante, pour nous peu habitués à cela. Amabilité et gentillesse dominent des échanges détendus et courtois. Pas d'attitudes défensives, pas de trace d'inquiétude. Nous nous adressons souvent à eux dans la rue pour leur demander un renseignement. Qu'ils soient femmes ou hommes, nous aurons toujours une personne souriante, à l'écoute, attentionnée, ne manifestant aucun signe d'inquiétude ou d'appréhension et se comportant vis-à-vis de nous comme si elle nous connaissait depuis longtemps !

La GRECE

L' Ephèbe d'Anticythère - Musée National d'Archéologie d'Athènes

 

 

Sommaire

de la Mediterranee occidentale a la Mediterranee orientale

premiers etonnements

qu'entendez-vous par la Grece ...

geographie lit des muthologies et de l'histoire

les Grecs

la femme grecque

Xania, le 01 octobre 2006



... de la Méditerranée occidentale à la Méditerranée orientale ...


Trois escales le long de la botte italienne nous séparaient de la Gréce : Roccella Ionica, Crotone où durant cinq jours nous attendrons en vain la venue de l'expert ... et Santa Maria di Leuca.


Si Dieu est au petit soin de « Mr Raoul », Eole en récompense de notre «mécréance» nous réserva sa générosité ! Malgré des courants contraires, des vents favorables de 15 à 25 noeuds nous permirent de retrouver joies et plaisirs de la navigation.

« Leptine », puissamment calé sur son bord nous conduisait tout en douceur à nos escales ... semblant vouloir ainsi nous signifier que nous pouvions à nouveau compter sur lui. Quel régal de le voir se jouer des pièges des vagues, les enrouler, profiter des brusques coups de vent et faire le dos rond face aux rafales pour mieux repartir. Quel plaisir de le voir tracer sa route avec puissance et assurance. Sans que nous nous en rendions compte, « Leptine » rebâtissait notre moral, ré injectait en nous foi et confiance. En trois navigations il remisa deux mois de souffrance au rayon des souvenirs.

En trois chevauchées fantastiques il remit tout son petit monde en selle. Merveilleux « Leptine », merveilleux compagnon de route ?


Etonnante station balnéaire que Roccella Ionica ...


Roccella Ionica - Italie


... des kilomètres de plage de sable fin quasi désertiques. Un port mixte, pêche et plaisance, gratuit les cinq premiers jours, mais situé à plus de deux kilomètres du centre ville. Et une eau partout limpide, propre. Depuis notre départ de France nous n'avions pas encore rencontré une quelconque plage exempte de pollution. Sans appréhension ni réserve nous prîmes enfin notre premier bain dans une mer transparente.


Au large de Crotone


Plus aucun vestige ne subsiste de l'époque de Pythagore et de sa fameuse école à Crotone. Un parc et une rue portent son nom. Quant à son supposé tombeau qui ose encore y croire ... Seule l'ancienne place forte fortifiée fait aujourd'hui l'orgueil de la ville devenue station touristique.


Santa Maria di Leuca - Italie


Santa Maria di Leuca, petite station pleine de charmes située à la frontière toute théorique et virtuelle entre la Méditerranée Occidentale et la Méditerranée Orientale, constitue une étape quasi incontournable pour nombre de navigants. En trois jours, de nombreux voiliers viendront se joindre à nous au mouillage.


Une bonne météo et des vents portants nous permettront de quitter à l'aube la botte Italienne. Un vent en constante augmentation mais tournant en fin de parcours nous obligera à modifier notre première escale en terre grecque. A défaut de rejoindre la face Nord Est de l'île de Corfou nous jetterons l?ancre dans la petite baie de Palaiokastritsa située au Nord Ouest.


Palaiokastritsa ? île de Corfou


Ce changement mineur en apparence aura pour conséquence de modifier la suite de notre programme. Nous ne naviguerons pas entre les îles et le continent grecs comme prévu initialement, mais en longeant la face ouest des îles, le continent quant à lui se devinant à l'horizon, en demi-teinte, partiellement dissimulé par d'éternelles brumes ? Nous ne l'aborderons que plus tard, via le Péloponnèse.


Au mouillage - baie de Vasiliki ? île de Levka

Xania, le 5 octobre 2006



... premiers étonnements ...


Mathématiques et Sciences Physiques usent abondamment de l'alphabet grec, faisant en sorte qu'étudiant et sans l'avoir spécialement recherché, je le maîtrisais parfaitement !


A cette même époque je n'étais pas particulièrement attiré par les « humanités », terme utilisé alors pour désigner le cursus d'études de l'imposant corpus des écrits historiques fondateurs de notre humanité.


J'ai toujours pensé ou eu l'intuition que pour toute chose il y a un moment.


Et vint ce moment ! A l'approche de la trentaine. Installé dans la « vie active », confrontés aux réalités de la vie et non plus aux rêves utopiques de l'adolescence, surgit cet instant fatidique où, par je ne sais quel chemin surgirent trois questions qui bouleversèrent ma vie pour ne plus jamais laisser mon esprit en paix : « qui suis-je ?», « d'où je viens ?» et « où vais-je ?» !


Fabuleux challenge : fantastique programme !


Depuis, cette inépuisable quête me condamne, tel un Sisyphe du XXI éme siècle, à « faire mes humanités ».


Que de découvertes ! Certes, brouillonnes au début ! Tir vite corrigé. Plus méthodique : histoire des hommes, des civilisations, de leurs écrits à chacune des périodes, ... approfondir, analyser, comparer ? Au début je ne disposais d'aucun livre. Hier encore je disposais d'une bibliothèque impressionnante que j'ai généreusement distribuée à mes amis, ne conservant que les livres qui « me posent problème » : ceux qui requièrent que je progresse plus encore dans ma compréhension des choses afin de les intégrer.


Ma rencontre avec les philosophes grecs était donc inévitable !


Que de surprises ! L'homme d'aujourd'hui, en tant qu'homme de connaissances est le même que celui qui vivait à l'époque de ces fameux philosophes. Nous n'avons rien inventé. Tout fut pensé par eux, bien avant « nous », avec pour seul outil la puissance de leurs réflexions. La seule chose que nous pourrions aujourd'hui revendiquer est d'avoir seulement amélioré, précisé et perfectionné ces savoirs ... pas plus !


Il est affligeant de constater que nos contemporains s'attribuent ou attribuent à d'autres la paternité de choses énoncées il y a plus de 2500 ans ...


Que de prétentions de notre part,


il s'est fait un nom en plagiant honteusement toutes ses fables

 ... Exit Esope ... Vive La Fontaine !


le monde d'aujourd'hui veut en faire le père de la relativité alors que ses bases ont été pensées et posées il y a 2500 ans

 ... Exit Démocrite et Leucippe ... Vive Einstein !


il a gouverné Mytilène pendant 10 ans et fut le premier, il y a 2600 ans, à donner l'exemple de la tolérance en accordant la liberté à l'assassin de son fils, déclarant que «le pardon vaut mieux que le repentir»

... Exit Pittacos ... Vive Badinter !


Ré écrire différemment ce qui a été pensé et écrit il y a 2500 ans constitua l'essentiel du travail de nos « grands philosophes » d'hier et d'aujourd'hui ! Même constat amer concernant nos «grands psy», de Freud à Lacan, ..., l'abondante matière première véhiculée par la mythologie grecque ne demandait qu'à être moissonnée. Bien sûr, il faut la lire et savoir lire. Certes !


Cela justifie-t-il de s'approprier la paternité de ce savoir, d'en faire des savants « incontournables » en la matière et qui s'enrichiront, ainsi, outre mesure ? Cela justifie-t-il d'e'ffacer de la mémoire humaine occidentale les noms des ces illustres grecs au profit de misérables copistes ?


Combien il aurait été plus élégant et pédagogique d'honorer ceux qui posèrent les premières pierres des fondations de notre pensée occidentale. Que de superbes lignées nos enfants auraient eu alors à découvrir: la pensée de l'humanité en marche ...


Je m'égare !


Xania (Chania) , Phare vénitien



Je connaissais donc l'alphabet grec, m'étais abondamment plongé dans l'histoire de la Gréce, sa fabuleuse mythologie, l'étude de ses philosophes et comme chacun de nous, avais admiré quelques unes de ses photos.


Ce faisant, sans en avoir conscience, j'avais purement et simplement intellectualisé ce pays, sans aucune idée préconçue de ce qu'il pouvait réellement être dans toutes ses composantes.


Paysage marin près de Pylos - Péloponnèse - Grèce


Mon premier contact physique avec la Gréce fut donc une succession d'étonnements pour le moins surprenants !


La langue d'abord.


A quelques milles nautiques de notre première escale en terre grecque, porté par un « Leptine » royal, enfin détendus et tranquillisés, nous éprouvâmes l'envie d'écouter de la musique sur notre poste de radio portatif.


Surprise ! Je m'étonne de capter d'aussi si loin les stations espagnoles ! « Mais non » me dit Christine, « c'est une radio italienne, nous ne sommes pas loin de l'Italie ». Peu convaincus nous redoublons d'attention.


Ce n'est pas de l'italien : débit, volubilité et exubérance n'apparaissent à aucun moment. Bien au contraire, l'articulation est posée, calme et souple. Des mots, des syllabes et des sonorités rappellent étrangement l'espagnol. Ce n'est pas de l'espagnol puisque je ne comprend rien de ce qui est dit.

Quatre oreilles plus attentives décèlent des syllabes et des consonnes que nous qualifions alors de « dures », inconnues de l'italien, de l'espagnol et se rapprochant étrangement de certaines syllabes ou consonnes russes. Avec toutefois cette particularité d'être émises avec douceur, pas avec cette dureté spécifique à la langue russe.


Bref, il nous a fallu un certain temps pour réaliser que nous étions ... en Grèce et que c'était du grec que nous entendions! Pourtant c'était évident ! Pas pour moi !


Peut-être parce que je n'avais jamais songé qu'un jour cet alphabet que je manipulais depuis ma jeunesse prendrait subitement corps et vie, et jamais imaginé quelle pouvait être la sonorité des mots et des phrases issus de lui.


Cet étonnement face à cette langue pourtant si ancienne éveilla notre curiosité. Nous porterons dès lors, une attention toute particulière à les écouter converser ainsi qu'à leurs différentes stations de radio

 
La géographie ensuite.


Je ne sais comment, à l'instant de quitter la baie de Syracuse, s'incrusta en moi l'objectif d'être à Ithaque le 21 juillet, jour de mes 60 ans. Plaisir puéril j'en convient mais combien réconfortant après tant de soucis endurés. Il me fallait sûrement compenser par un «plaisir» : je me fis ce plaisir !


Le 20 juillet, en route vers Ithaque, le vent s'étant soudainement mis à souffler avec une rare violence, nous dûmes à la tombée du jour renoncer à poursuivre notre programme et nous résoudre à aller se réfugier dans le fond de la longue baie de Vasiliki à l'extrême sud de l'île de Levkas ... située seulement à quelques milles nautiques d'Ithaque. Quelque peu dépité par ce contre temps, je suggéra à Christine que nous pourrions lever l'ancre de bonne heure le lendemain matin afin d'arriver à Ithaque avant midi. Bien que surprise, elle ne manifesta aucune opposition. Christine ignorait alors que le seul «cadeau» que je m'autorisais pour mes 60 ans était justement d'être à Ithaque ce jour-là ! Ce n'est qu'au mouillage dans la baie de Vathy, dégustant l'unique et minuscule foie gras en notre possession, accompagné d'une excellente bouteille de Gewurztraminer «vendanges tardives» millésime 1992, que je lui ai révélé cet «enfantillage» !


Ce 21 juillet 2006 restera gravé dans ma mémoire non pas en tant que jalon de mes 60 années d'existence mais par un phénomène étrange particulièrement prégnant et troublant qui se développa en moi au fur et à mesure que nous remontions cette baie de Vasiliki et approchions d'Ithaque.


Dissimulée par un léger voile de brumes matinales, dominée par son imposante voisine l'île de Céphalonie, Ithaque, tel un félin couché aux pieds de son maître, apparaissait dans toute sa beauté et splendeur sauvages. Son relief moins agressif et abrupt que sa puissante voisine, tout en rondeur et déployé, lui conférait une douceur infinie et une apparence d'inaccessibilité.


L'approche d'Ithaque


Impossible de discerner son entrée. Ce n'est que face et proche d'elle que son golfe apparaît : comme si les montagnes s'ouvraient lentement, s'étiraient précautionneusement et rassurées, autorisaient l'accès. Une deuxième porte reste à franchir afin d'accéder dans la baie de Vathy : seul un petit passage y conduit.


Sensations étranges que je n'ai pas éprouvées en d'autres lieux et qui me feront mesurer et comprendre l'attachement viscéral d'Ulysse à son royaume.


Véritable havre de paix et de sérénité, débordante de beautés, la baie de Vathy est une apparition magique, inimaginable. Rien ne laisse supposer son existence, véritable cachette engoncée dans les terres.


Baie de Vathy - Ithaque


Ainsi, le temps d'une matinée de navigation je commençais à percevoir cette notion pourtant évidente que la géographie prépara l'histoire des hommes.

Xania, le 5 novembre 2006.


«Qu'entendez-vous par la Grèce ,
et vous-mêmes, pour la plupart, êtes-vous grecs ? ».

(Philippe de Macédoine)


L?impertinence des propos de Philippe de Macédoine à l'égard des Etoliens conserve aujourd'hui toute sa pertinence pour nous voyageurs dès lors que l'on s'engage dans la découverte d'un pays tel que la Gréce et de son peuple, les grecs.

D'où provient cette étrange singularité qui fait que ce pays est désigné par un nom qui n'appartiendrait pas à son patrimoine ... Qu'elle est l'origine de cette situation étonnante qui voit, dans toutes ses administrations, services, commerces et médias, ses dénominations internationales disparaîtrent au profit d'Hellas (Ellas) et d'Hellene ?

Quels liens existent entre Hellé, Hellen et Hélène, Helladiens, Hellên, Hellène et Grecs, La Hellade, Hellas et Gréce ?

fresque Mycénienne - Musée National d'Archeologie d'Athènes

Pour l'amateur d'histoire trouver des réponses satisfaisantes n'est pas aisé. Les embûches en la matière et en ce domaine sont nombreuses. Quelle part accorder à la mythologie de ce peuple et quelle confiance accorder aux historiens ? Difficile d'y voir clair entre ceux certains de leurs théories, ceux qui ne cessent d'émettrent des doutes, ceux qui avouent ne pas trop savoir et font référence à de nombreux prédécesseurs, et les innombrables pseudos historiens chargés d'écrire l'histoire en fonction des besoins du moment.


Qui sont les « grecs » ?


Selon leur mythologie, lorsque l'on demandait aux grecs d'où ils venaient, leur réponse était simple : Prométhée, disaient-ils, fils de la Terre, fut le père de Deucalion. Celui-ci régnait sur la Thessalie quand Zeus, irrité des crimes des hommes, envoya un déluge qui fit périr toute la population. Deucalion échappa seul au fléau, avec sa femme Pyrrha, dans un navire qu'il avait construit d'après les conseils de Prométhée. Au bout de neuf jours, l'arche s'arrêta sur la cime du Parnasse. Lorsque les eaux se furent retirées, Deucalion et Pyrrha consultèrent l'oracle de Thémis, qui leur commanda de jeter derrière eux les os de leur grand-mère en se voilant le visage. Deucalion comprit le sens de l'oracle : ils ramassèrent les pierres de la terre et les lancèrent par-dessus leurs épaules. Celles de Pyrrha se changèrent en femmes, celles de Deucalion devinrent des hommes, et la Grèce put se repeupler.
Ce Deucalion fut l'auteur de la race hellénique, car il eut pour fils Hellên, lequel engendra Doros, qui eut la Grèce centrale ; Eole, à qui échut la Thessalie ; et Xouthos, le père d'Ion et d'Achéos, qui posséda le Péloponnèse.


Les grecs ne se contentèrent pas de cette descendance. Sans respect pour Deucalion et les moeurs de sa maison, ils firent naître Hellên de Pyrrha et de Zeus ; Pandore, autre femme de Deucalion, eut pareille aventure et fut mère de Graicos. Une fille de Deucalion reçut le même honneur : des oeuvres de Zeus, elle enfanta l'ancêtre des Macédoniens. Les Grecs tenaient à avoir pour auteur de leur race, même des races voisines qui n'étaient qu'à demi hellénisées, celui qu'ils nommaient à bon droit le père des hommes et des dieux.


Sur cette renaissance de l'humanité courait une autre légende, celle de Prométhée formant l'homme. On savait même de quel limon il s'était servi, et, en Phocide, l'on en montra les restes à Pausanias : c'était la vase que les eaux du déluge de Deucalion avait laissée en se retirant. Les tribus nouvelles dont la Grèce pélasgique devenait le domaine étaient animées d'un esprit plus libre, plus héroïque, accordant moins aux dieux, davantage à l'homme. Le prêtre allait céder la place au guerrier. C'est donc avec justice que les Hellènes mettaient à la tête de leur race, comme père de Deucalion, le Titan qui avait ravi le feu du ciel pour le donner aux hommes et faire, par l'invention des arts, d'une race dégradée la rivale des dieux.

Aussi Zeus foudroie Prométhée, l'enchaîne au sommet du Caucase et un aigle ne cesse de lui déchirer le foie.


Concernant la version plausible de l'origine du peuple « grec » qui transpirerait des multiples écrits des historiens , il nous faut d'abord comprendre que les Hellènes (1) désignèrent les tribus issues des contrées septentrionales (3) qui les avaient précédés sur le sol de la Hellade (2) par l'appellation générale de Pélasge. Ce peuple aurait couvert l'Asie Mineure, la Grèce et une partie de l'Italie, où il aurait laissé sa langue, formant ainsi le grec et le latin et quelques uns de ses dieux que les Hellènes et les Italiotes adoptèrent. Le plus ancien oracle de la Grèce était celui de Zeus dodonéen, qu'Homère appelle «le Pélasgique».

Quand la première vague d'Hellènes formée des Achéens et des Ioniens arrivèrent en Hellade ils furent convaincus par les autochtones, les Helladiens (donc les ex-Pélasges habitant la Hellade !), d'adorer la triple Déesse et de ce fait transformèrent leurs coutumes sociales et devinrent des « grecs » (graicoi : adorateur de la déesse Grise ou Vieille Femme).

Ce n'est qu'à la seconde vague d'Hellènes formée cette fois-ci principalement par les Doriens que ceux-ci réussirent à imposer leurs coutumes aux autochtones et qu'ils décidèrent que l'ancêtre commun de la première génération qui en résulta (métissage entre Doriens et les autochtones d'alors !) serait Hellen. Hellen n'étant que la forme masculine de la déesse-Lune Hellé ou Hélène.

Vers ... 1621, les « grecs » devinrent des Hellènes.

Il est dommage que l'appellation internationale de ce pays n'ait conservé aucun lien avec ses ancêtres ayant vénéré la déesse lune Hélène ! Cela aurait été autrement plus beau et poétique.


... je ne sais toujours pas pourquoi les couples «Gréce/grecs» et «Hellas/ Hellènes» co-existent aujourd?hui?


(1) nom « artificiel » donné par je ne sais qui aux Achéens et Ioniens puis aux Doriens qui vinrent sur le sol de la Hellade après l'arrivée des Pélasge !
(2) sauf erreur de ma part, la Hellade « primitive » couvrait tout ou partie du Péloponnèse (?), de l'Attique (sûr), de la Thessalie (moins certain).
(3) Indo-européens, venus d'Asie centrale et désignés sous l'appellation de race aryenne.

Xania, le 18 novembre 2006.


Géographie : lit des mythologies et de l'histoire !


Je me souviens qu'au début de notre périple nous éprouvions, Christine et moi-même, cette étrange sensation «que parcourir d'Ouest en Est le bassin méditerranéen constituait une sorte de machine à remonter le temps !». Ces perceptions et pensées nouvelles pour nous furent chaotiques. Nous ne parvenions ni à les formuler ni à identifier leur enveloppe, ce faisant, dans l'incapacité d'étayer cette sensation. Seule émergeait cette impression puissante et ténue.


S'accumuleront les milles nautiques et avec eux passerons d'escale en d'autre escale, de lieu en d'autre lieu, de paysage en d'autre paysage, jusqu'au moment, à l'approche d'Ithaque, du déclic ...


... la Terre est un livre ! Voyager : apprendre à le lire ...


... des montagnes entre ouvertes aux flancs déchirés entourées par la mer ...

des rochers entassés au hasard surgissant des eaux ...

des îles où se voit encore la trace des feux qui les formèrent ...

 

... telle est la vision fantastique que la Gréce réserve aux navigateurs ...


Là prennent corps et vie les écrits d'Hésiode.

Ici s'inscrivent dans ces paysages la lutte des Titans contre Zeus, les combats des puissances infernales contre les forces célestes.

Les premiers « grecs » eurent la primeur de cette vision et ne disposaient que de l'écrit pour transcrire et transmettre sentiments et sensations qu'elle faisait naître en eux. L'écriture se devait d'être pour eux et par eux tout à la fois photographie, oeuvre d'art et moyen d'expression de la transcendance.

Dans sa Théogonie, Hésiode ne manquera pas de se comporter en artiste, maniant avec art l'image (photographie), les sensations (sentiments), l'émotion (transcendance) et les tensions qui fixent l'attention.

Ses écrits prirent alors pour moi une toute autre saveur:

« Voilà les Titans, fils de la Terre, qui combattent contre les Centimanes, fils du Ciel.
Autour d'eux, la mer sans bornes mugit avec fracas ; sous leurs pieds, la terre gronde profondément ; le vaste ciel s'agite et gémit ; l'Olympe même tremble jusqu'en ses fondements, et les abîmes du Tartare retentissent du bruit des rochers qui s'écroulent.



Zeus - Musée national d?Athènes


Zeus déploie alors sa puissance. Des hauts sommets de l'Olympe, il lance des feux étincelants. Les foudres sortaient sans relâche de sa main redoutable. La terre s'embrasa, les vagues de l'Océan roulaient du feu, et des vapeurs étouffantes enveloppaient les Titans.

Eblouis par la foudre, les yeux brûlés par l'éclair, ils sont précipités dans les abîmes de la terre. Briarée, Gygès et les autres fils du Ciel les y enchaînent de liens indestructibles ; sur eux reposent les fondements de la mer et des continents, qu'ils essayent parfois d'ébranler encore. »


Plus rien à voir avec leur première lecture !


In situ, la géographie inscrivait dans ma chair ce que ma mémoire avait simplement enregistré. Prenant ainsi conscience que mythologies et histoire épousent le même lit qu?est la géographie.

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