Lettres a Pascal

Lettres a Pascal

 

Premieres impressions

Cathedrale de Palerme - Sicile

 

 

Monastir, le 18 Octobre 2005


Mon cher Pascal,

 
Nul doute que tu estimeras que nous avons tardé à te donner des nouvelles de notre périple. Dois-je t’avouer que maintes fois j’ai pris ma plume … : à l’amoureux de la mer et des voiliers que puis-je apporter de plus que tu n’aies déjà lu dans les récits des navigateurs de notre époque ?

Toucher méchamment un haut-fond non signalé dans les cartes marines et les Instruction Nautiques, quitter en catastrophe un mouillage parce que l’ancre décroche sous la violence conjuguée du vent et de la houle avec le risque bien présent d’exploser le bateau sur les rochers qui s’approchent à grande vitesse, naviguer 40 heures sans le moindre vent sur une mer déchaînée, …, toutes ces misères sont inhérentes à la navigation.

Nous pourrions, avec délectation, te conter dans le détail l’épisode fabuleux de notre premier contact avec d’authentiques pêcheurs siciliens auxquels, dans la tourmente, nous sollicitions leurs aides, qu’ils refusèrent dans un premier temps de nous apporter. Il constitue un moment puissant et inoubliable par la force et la beauté des relations humaines que nous vécûmes. D’authentiques bordées de jurons dignes du Capitaine Haddock, seul langage compris de tous les marins pêcheurs de notre planète, eurent raison de leur déraison. Deux jours furent nécessaires à la tempête pour qu’elle se calme : c‘est exactement le même temps qu’il leur fallut pour liquider à la fois notre stock pourtant important de bière fraîche, nos deux bouteilles d’Armagnac et la vénérable bouteille de Cognac millésime 1946 que mon géniteur m’avait religieusement offert pour marquer comme il se devait mon demi siècle d’existence et qu’à mon tour je conservais pieusement pour les « grandes occasions » ! Tu ne peux, ami, t’imaginer combien ces breuvages possèdent cette faculté si rare et donc précieuse de rapprocher les hommes et combien ils constituent de puissants vecteurs d’amitiés fortes !

Aussi et depuis, nous avons discrètement informés nos amis que dorénavant nul ne sera autorisé à monter à bord de notre bateau s’il n’est accompagné d’une bouteille d’Armagnac, de Cognac ou de Whisky. Je te rassure, à leur manière et avec leurs moyens, nos nouveaux amis nous ont beaucoup donné en nous faisant partager quelques moments de leur vie quotidienne.

Nous pourrions aussi, avec gourmandise, te décrire quelques visions de la vie quotidienne glanées sur cette merveilleuse île qu’est la Sicile et à laquelle nous avons consacré un mois complet. Je ne t’apprendrais rien si je te disais que les italiens en général et ici les Siciliens en particulier, sont d’une volubilité remarquable et qu’en ville ils font un usage intensif de leur voiture, scooter ou moto. Tu n’en sauras pas plus si je te dis que, comme tous les latins, ils sont peu scrupuleux des règles de priorité. Et bien, figure-toi que la conjonction de ces deux particularités, en des lieux précis que sont les carrefours non équipés de feux tricolores, est de nature à te permettre d’assister à des moments de vie vraiment cocasses. Les embouteillages qui en résultent sont dignes d’une scène de théâtre : les protagonistes s’interpellent, le verbe manié avec force et vigueur est accompagné d’une gestuelle appropriée. Quand le verbe ne suffit plus, alors tu assistes à un spectacle unique et merveilleux : l’engagement d’un dialogue furieux par klaxons interposés ! C’est fou ce qu’un klaxon peut exprimer ! Le klaxon devient chair. Durant deux à trois minutes la rue est envahie par cette cacophonie, puis subitement, l’adrénaline évacuée, le silence se fait et la circulation reprend son cours.

Je pourrai, avec passion et à l’insu de ma tendre épouse, te parler longuement de l’impression que les Siciliennes ont fait sur moi. En les regardant vivre et évoluer, je comprenais pourquoi, dans le passé, l’Italie fut aussi riche en artistes peintres. J’avais l’impression d’assister à un défilé de «modèles». J’avais l’impression que les innombrables «madones» (vierge Marie) qui décorent les églises, basiliques et cathédrales étaient descendues dans la rue.

Je voyais des « madones » partout : celles dont les visages reflètent les différents degrés d’expression de la douleur, comme celles dont les visages reflètent les différents degrés d’expression de la sérénité. Je te laisse imaginer quel bonheur fut sûrement réservé aux sculpteurs tant l’harmonie semble les habiter !

Nous pourrions encore, avec une pointe de nostalgie, t’entretenir de l’agriculture sicilienne. Montagneuse, parsemée de riches et belles vallées toutes cultivées, la Sicile produit des fruits et des légumes d’une qualité et d’une saveur remarquables. Ils me rappellent étrangement ceux de mon Lot-et-Garonne natal des années 60. Je suppose que le manque de moyens financiers et un coût d’exportation sûrement exorbitant les affranchissent de faire appel aux engrais. Heureux Siciliens ! Tu ne trouveras pas ici de tomates parfaitement rondes et lisses, « belles au regard », les aubergines ont un goût exquis de champignons et me précise Christine «leurs légumes ne produisent pas quantité d’eau à la cuisson».

Nous pourrions, enfin, l’âme brisée, te relater des scènes terribles que notre humanité d’aujourd’hui est capable d’engendrer, comme celle qu’elle réserve aux exclus qu’elle produit et à laquelle nous avons assisté durant toute une journée lors de notre escale sur l’île de Lampedusa (petite île située entre la Sicile et les côtes libyennes et tunisiennes). Sur cette île, l’activité principale de la « Guarda di Finanza » italienne est d’effectuer de nombreuses patrouilles en mer afin d’arraisonner les bateaux d’émigrés clandestins en provenance d’Afrique.

Alors, il nous a été permis d’assister au spectacle désolant d’un ballet incessant de grosses vedettes chargées de pauvres êtres en guenilles, à leur débarquement et embarquement dans des camionnettes pour transfert dans un camp provisoire situé sur la colline qui fait face à notre mouillage.

C’est dur, tu sais. Ce n’est plus une photo parmi d’autres photos vues dans la presse, ni une courte succession d’images parmi une avalanche d'images diffusées par la télévision.

Ce n’est plus du « virtuel » ; ce côté virtuel que prend le contenu de l’image quand trop d’images saturent la perception de l’homme. Ce n’est plus la passivité qui t’anime quand trop d’images fortes inhibent ton émotion et favorisent ton sentiment d’impuissance au lieu de te révolter et donc d’être en mesure d’agir. Non, mais la réalité, la vraie, l’unique, qui fait réagir l’humain en toi, te bouleverse, t’accable, t’accuse.

Comme ces autres réalités, elles aussi terribles, de la pollution et du pillage phénoménaux que subit la mer Méditerranée et la pollution toute aussi phénoménale de toutes les terres que nous avons visitées depuis notre départ. Terres et Mer sont devenues d’authentiques décharges publiques. Cela ne semble gêner personne puisque tous vivent et évoluent au milieu de tous les détritus que l’homme est capable de produire. Là aussi tu es bien obligé de voir ces réalités et de constater combien l’homme est un féroce prédateur à la fois de son environnement et des ressources naturelles nécessaires à sa vie, combien notre planète est en réel danger. Je n’avais jamais imaginé une telle puissance destructrice de la part de l’homme et de tels résultats.

Je me souviens des émissions du Commandant Cousteau : ses avertissements n’ont servi à rien. La mer Méditerranée se meurt. Cela est partout visible et tangible. Je dois t’avouer que de tels spectacles qui s’offrent à nos yeux et la prise de conscience qui en résulte sont forts déprimants parce qu’on perçoit bien les abus, leurs effets désastreux et les limites de notre écosystème : l’extrapolation est alors évidente et décourageante.

L’ambition initiale de notre projet était d’une part pédagogique vis-à-vis de notre fille de 7 ans : celui de lui faire découvrir les origines de notre civilisation occidentale et pour ce faire découvrir en priorité l’Egypte, la Grèce, l’Italie et la Libye, et d’autre part, pour nous ses parents, d’aller à la découverte de tout ce que nous ne connaissions pas, c’est-à-dire enrichir notre savoir.


A la lecture de cette première lettre, tu auras vite compris que ce périple que nous avons engagé sur une durée de 3 années dépasse la simple notion de périple : c’est un véritable voyage que nous accomplissons, de cette sorte de voyage si justement définie par Michel SERRES lorsqu’il écrit « Aucun apprentissage n’évite le voyage ».

Réussirons-nous ? Nous n’en savons rien, beaucoup d’obstacles et de difficultés viennent perturber la mise en œuvre de nos désirs. Nous ne sommes pas sûrs, par exemple, de pouvoir entrer en Libye avec notre voilier et de ce fait pouvoir visiter ses plus beaux sites antiques disséminés sur son littoral.
Nous ne sommes pas certains de trouver un port en Egypte où nous pourrions laisser en toute quiétude notre bateau le temps nécessaire pour visiter ce pays.

Il nous faudra peut-être le faire à partir soit du Liban soit de la Syrie si rien ne vient s’opposer à cela. Enfin, il ne faudrait pas oublier l’élément principal qui nous permet de voyager : nous dépendons tout simplement du vent ! Et tu sais combien, en ce domaine, la mer Méditerranée est capricieuse !

Au terme de ces 3,5 premiers mois les satisfactions l’emportent grandement sur les désappointements. Quoi de plus réconfortant et motivant lorsque ton enfant, après seulement quelques jours passés sur le sol tunisien, remarque que le minaret du village «c’est comme le clocher de l’église » et que les appels à la prière « ce doit être la même chose que les cloches de l’église ?».

Peut-être dans une prochaine lettre nous t’expliquerons pourquoi, depuis le début de ce voyage, nous avons, Christine et moi-même, l’impression de « remonter le temps », comme si, parcourir d’Ouest en Est le bassin méditerranéen constituait une sorte de machine à remonter le temps !


Baie Oliverie - Sicile


Il nous faut terminer notre bavardage.

Laisse-moi t’offrir un brin de rêve : sois rassuré, naviguer toutes voiles dehors au milieu d’une mer ou d’un océan est l’une des plus agréables flâneries qui soit donnée à l’homme. Avec un peu de chance (c’est-à-dire des vents favorables), la navigation de nuit devient alors un sommet de bonheur et de sérénité. Par nuit claire, la voûte céleste brille de ses milles feux. Elles sont toutes là présentes, étoiles, planètes, voie lactée, …, si proches que tu crois pouvoir les toucher.

Porte-toi bien et à plus tard.

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