Intermedes hivernaux tunisiens
oeuvre exposée au musée du Palazzo Abatellis de Palerme-Sicile
SOMMAIRE
Raison de notre voyage,
La plaisance d'aujourd'hui,
Le Pere Noel,
Pourquoi avoir baptise notre bateau "Leptine".
Intermedes hivernaux tunisiens
oeuvre exposée au musée du Palazzo Abatellis de Palerme-Sicile
SOMMAIRE
Raison de notre voyage,
La plaisance d'aujourd'hui,
Le Pere Noel,
Pourquoi avoir baptise notre bateau "Leptine".
Monastir, le 14 novembre 2005
Raison de notre voyage ?
Je n'ai jamais rêvé faire «le tour du monde». Pour la simple et bonne raison que je savais que je ne disposerai jamais des moyens financiers me permettant d'acquérir un bateau pour le faire ! Mon seul rêve, dès mon adolescence, était de posséder, «un jour», dans mon agenais natal, une belle maison de pierres et de bois en bordure de Garonne !
Il y a 10 ans de cela, le hasard d'une mutation professionnelle me permet de réaliser ce rêve ! Il me restait alors 15 années d?activités. J'ai consacré 10 années à m'occuper de cette maison. Une belle grange accolée, en mauvais état, que je restaurais progressivement. Un parc devant, un terrain derrière dont la moitié mis en verger et potager. Un vieux tracteur Massey-Ferguson me soulageait du rude travail de la terre ! Chaque année nous récoltions des kilos de fraises, de tomates, de potirons, d'asperges, de carottes, de pommes de terre, de betteraves, de radis, ..., de coings, de prunes d'ente, de cerises, d'abricots et de noix. La grange n'était pas assez grande pour contenir tous ces produits de la terre ! Heureusement, nombreux étaient nos amis avec enfants: les distributions furent toujours généreuses !
Et puis un jour, lassé d'un métier qui ne m'apportait plus rien et qui ne m'apporterait pas plus, la décision fut pris d'anticiper mon départ «à la retraite».
En deux mois l'affaire fut réglée !
Vint alors ce jour, en ce matin d'Avril, où levé à la même heure que d'habitude, le petit déjeuner pris, mes pas, fidèles compagnons, sûrement trop habitués à me guider, me conduisent irrésistiblement vers la porte. Tu sais que tu ne prendras plus jamais le chemin du travail : pourtant tu ouvres cette porte ... stationnes quelques instants sur le perron, humes l'air et tentes de corriger ton réflexe conditionné en t'imposant le tour de la propriété ... en commençant par le parc ! ...
Elle s'offrait toute entière à mon regard cette maison ... il me restait à la terminer selon des plans et des calculs financiers maintes fois recommencés ... j'avais beau la regarder, la trouver belle, être fier de ce que j'avais fait pour elle, mon mécanisme de pensées refusait d'aller plus loin : la motivation n'était pas au rendez-vous ! Je ne me suis pas inquiété, ce n'était ni la première fois ni sûrement la dernière que cette sorte d'expression de lassitude ou de fatigue passagère se manifestait ainsi.
Ce qui m'interpella le plus fut de penser « qu'il me faudrait trouver d'autres occupations » alors que
j'en avais déjà beaucoup en dehors de ma vie professionnelle !
Face à cette interrogation perturbante, je me suis appliqué la règle impitoyable du « pourquoi ? en cascade » :
- « pourquoi de nouvelles activités ? » : réponse : « pour occuper le temps »,
- « pourquoi occuper le temps ?» : réponse : « ? pour attendre mon échéance finale ! »,
- « pourquoi attendre ton échéance finale ? » : réponse : il n'y en a pas eu ...
... seulement la prise de conscience hyper réaliste d'une triste réalité !
Par je ne sais quel mystère, la maison de mes rêves s'est soudainement transformée en cercueil, avec présente en mon esprit cette pensée fulgurante et foudroyante :
« ce n'est pas donner un sens à la vie que de passer son temps ... à attendre son échéance !».
Assez perturbé par ce dialogue avec moi-même, j'ai tenté d'occuper ma matinée jusqu'à l'heure du déjeuner, bien décidé de faire part à mon épouse de mes réflexions.
Ce que je fis !
Une énorme surprise m'attendait.
Elle aussi avait eu de semblables réflexions la conduisant à penser, je résume : « qu'elle ne nous voyait pas passer notre retraite ainsi, ni elle ni moi ! ».
Timidement je m?enquiers auprès d'elle de savoir « ce que nous pourrions faire ? » :
- «Le tour du monde !»,
«Mais comment ?»,
- «En bateau !»,
«Avec quel bateau ? Nous n'en avons pas !»,
- «On en achète un !»,
«Avec quel argent ? Nous n'en disposons pas assez ! Tu sais combien coûte un bateau ?»,
- «On vend la maison !».
Et oui, il suffisait d'y penser et de le dire!
Une semaine après, la maison était vendue ... deux mois après un bateau d'occasion était trouvé ... et trois mois des nuits affreuses envahies par le doute de faire une bêtise, par des archétypes types «images d'Epinal» que l'on ne vend pas sa maison ? !
Un an de préparation et de restauration du bateau, aujourd'hui aucun regret, bien au contraire, même si tout n'est «parfait».
Le plus surprenant furent les réactions de nos amis quand nous leur annonçâmes notre décision. Pour 99% la réponse instantanée fut : « Ah ! Tu réalises ton rêve ! ». Pour le 1% restant : « C'est une fuite ! ».
Quant à la gente féminine, réaction unanime : « Il faut bien s'entendre avec son conjoint pour vivre une telle promiscuité. Moi je ferais pas » !
Sûr qu'un « psy » se régalerait dans l'analyse des ces réactions ! Me concernant, cette quasi unanimité masculine m'interpella. Non, ce n'était pas « mon rêve » !! Non, je n'ai jamais rêvé faire le tour du monde !!! Je devais sûrement réaliser quelque chose qu'ils n'avaient pas pu ou pas su s'imposer à eux-mêmes. Peut-être n'osaient-ils pas ou ne pouvaient-ils pas réaliser leur propre rêve, donc moi, à leurs yeux, je devais nécessairement réaliser le mien ! ? A leur décharge, vu la réaction de la gente féminine, je serai tenté de les comprendre ...
J'ai poussé plus loin mon analyse. Cette décision prise en commun recouvrait en réalité un tout autre aspect plus important : celui de savoir prendre sa liberté. Mais comme pour toute chose, rien n'est gratuit, tout a un coût. Pour nous ce fut la décision de vendre cette maison que nous aimions vraiment beaucoup.
... tel est le prix de notre liberté ...
... de celle qui nous évitera ... peut-être ...
au crépuscule de notre vie,
l'enfer du regret de celui qui n'a pas su la prendre ...
«Leptine» au mouillage - port de Katakolon - Péloponnèse - Gréce
Monastir, le 16 novembre 2005
La plaisance d'aujourd'hui
Voyager capte l'attention. Il faut du temps pour assimiler et digérer découvertes et nouveautés. La navigation quant à elle requiert une vigilance de chaque instant. Malgré une vitesse du bateau inférieure à celle d'une bicyclette, la mer présente de nombreux dangers et la météorologie n'est pas une science exacte ! L'esprit est donc en permanence sous tension au détriment d?autres facettes du voyage.
Plusieurs semaines de repos dans un même lieu s'avèrent nécessaires afin de restituer ces autres aspects jusqu'alors occultés. Il en est ainsi de ce que nous nommerons «la plaisance d'aujourd'hui», c?est-à-dire des rencontres avec d'autres navigants lors des différents mouillages dans les baies, criques ou plages, ou lors de nos escales dans les ports ou «marinas». A notre grand désappointement et à regret, nous devons avouer que cet aspect est devenu aujourd'hui la facette la plus déplaisante de la plaisance !
Il est loin le temps où sur mers et océans, comme dans les ports, on ne rencontrait que des passionnés de la voile, du bateau, de la mer ou des longs voyages en solitaire ou en famille. Il est loin ce temps où ces hommes et ces femmes se précipitaient sur les pontons quand toi tu arrivais avec ton bateau, pour t'aider à accoster, réceptionner tes amarres et ... amarrer ton bateau comme si c'était le leur. Il est loin ce temps où nous nous retrouvions quelques minutes après, autour d'une bière, dans le carré ou le cockpit, à s'entretenir, comme si on se connaissait depuis toujours, de nos voyages, virées,? Il est loin, très loin ce temps où tous les matins les « bonjours » amicaux, chaleureux et sincères fusaient du ponton dès que l'un d'entre nous émergeait de son bateau ...
La plaisance d'aujourd'hui véhicule les mêmes évolutions que celles de notre société. Le navigant est devenu individualiste. L'est-il par nature, par méfiance, par peur de communiquer ? L'est-il simplement par ce qu'il pend son plaisir et que les autres « il n'en a rien à faire » ... Toujours est-il qu'il semble skipper son bateau comme il conduit sa voiture ... Il y a trop souvent beaucoup de mépris dans leurs attitudes vis-à-vis des autres et une arrogance surprenante que l'on ne s'attends pas à trouver dans un tel cadre. Le contact est quasi impossible. Jusqu?à ignorer le signe de salutation que tu lui adresses.
Que penser par exemple de ce couple de navigant que nous avons côtoyé pendant 8 jours au mouillage dans la baie de Syracuse et que nous retrouvons par hasard amarrés au même ponton que nous à Monastir pour y passer comme nous l'hiver et qui n'adresse aucun bonjour ou paroles alors qu?ils passent au moins 10 fois par jour devant notre bateau ... Il est à espérer pour eux qu'ils n'aient pas un jour, en situation de détresse, à faire appel aux services des autres !
Posséder un bateau, à voile ou à moteur, est devenu un signe extérieur de richesse. Il s'est donc instauré, petit à petit et ici aussi, une sorte de hiérarchie sociale, qui s'exprime en mètres (longueur du bateau), qui fait la distinction entre « monocoques » et « catamarans », le summum étant atteint par les propriétaires d'un certain monocoque fabriqué près de La Rochelle ? qui à 99,99% ne se mélangent pas ou refusent tout contact avec les autres navigants ! Le bateau « classe » l'individu, à tel point qu?il est plus important de posséder un bateau que de naviguer avec ! Ainsi, peux-tu voir dans les ports des propriétaires passer leur temps à astiquer leur bateau afin qu'il paraisse toujours neuf, qui n'hésitent pas à acheter tout ce qui est disponible dans les catalogues nautiques pour pouvoir dire qu'ils possèdent le « top » et l'équipement le plus complet. Le pire se rencontre quand 2 ou 3 propriétaires de cet acabit sont voisins sur un même ponton : alors s'instaure une concurrence, certes courtoise, mais féroce! Etre placé à coté de l'un de ces personnages dans un port : c'est l'enfer pour toi ! Il ne vit plus tellement il craint que ton bateau puisse abîmer le sien !
Leptine au mouillage - baie de Syracuse
Il est là en permanence à surveiller le mouvement relatif des deux bateaux, te demande sans cesse si tu ne pourrais pas mieux régler telle ou telle amarre ou pendille, s'inquiète quand tu vas faire une sortie en mer et quand tu vas revenir ... car il est bien connu de tous les navigateurs que ce sont là les deux phases les plus délicates dans un port en présence du vent.
La plaisance s'est « démocratisée » et c'est très bien. Son seul inconvénient se situe auprès des bateaux loués. Les coûts élevés de location conduisent le plus souvent 2, 3 ou 4 couples à réunir leurs moyens afin de satisfaire soit leurs passions, soit leurs curiosités. Jusque là rien à redire. Sauf qu'un tel bateau est par nature totalement auto portant. Tellement auto portant que tu peux passer 3 jours à coté de lui sans qu?aucune des nombreuses personnes t'adresse une seule fois un bonjour ou un sourire !
Baie de Syracuse
Que penser enfin de ces navigants qui dès leur installation dans un mouillage ou dans un port n'ont qu?un seul souci : celui d'installer leur parabole afin de pouvoir regarder la télévision !
Tu l'auras compris : «l?esprit de la mer et du voyage» n'habite plus que 2% des navigants ! Rassure-toi : on finit tôt ou tard par les rencontrer. Cela demande de la patience, de la persévérance, de l'abnégation, bref, beaucoup d'efforts.
« Mr Raoul » en route vers Cagliari - Sardaigne
Mais quelle récompense : de véritables amis que tu aimes retrouver et avec qui tu as envie de partager des moments de ta vie !
« Dénali » au crépuscule, à l'approche de Lampedusa.
Comme partout ailleurs, l'authenticité est toujours là, présente ... mais diluée.
Monastir, le 2 Décembre 2005
Quand le Père Noël devient sujet d'inquiétude
pour nos enfants.
Avant notre départ nous étions persuadés d'avoir pensé «à tout», du moins pour ce qui nous apparaissait être le plus important. Erreur ! Nous avions tout simplement oublié ? le Père Noël ! Pas nos enfants !
Imagines-toi l'inquiétude, que dis-je, la panique de ton enfant quand, au moment d'envoyer la précieuse lettre destinée au Père Noël qui contient TOUT ce qu'il lui commande, qu'au moment même de la mettre dans la boîte aux lettres, il se rend compte qu'en terre tunisienne, le Père Noël n'existe pas !
Comme une envolée de moineaux « LA » nouvelle s'éparpille dans tout le port, se pose sur tous les pontons et par on ne sait quel mystère parvient aux oreilles des quelques enfants qui, comme notre fille, parcourent avec leurs parents la mer Méditerranée en bateau.
Effrayés par cette terrifiante découverte que le Père Noël ne traverse pas la Méditerranée, peut-être poussés par un besoin de partager la douleur de cette horrible nouvelle, mais plus sûrement guidés par le souci de trouver une solution, jamais de mémoire de parents n'avions vu autant d'enfants dans une seule cabine sans qu'aucun bruit, hurlement ou chamaillerie n'emplisse le bateau.
Inquiets, poussés par une logique curiosité, nous portons une plus grande attention aux propos chuchotés des enfants !
L'heure est grave, très grave ! «Comment le prévenir» qu'ils sont là, « ICI » ?
Après quelques palabres, chacun se souvient qu'il a bien mis l'adresse du bateau sur le courrier adressé au Père Noël! Soulagement général et contentement ...
... quand soudain, le plus inquiet d?entre eux pose la question qui les assomme tous :
- «comment IL fera pour venir ici ?»
... long ? très long silence ...
- «Mais avec ses rênes et son chariot !»
- «Non, pourra pas !»
- « ?? »
- « Fait trop chaud ici »
- « ??? »
- « Bé ! y aura pas de nuages, les rênes ne pourront pas marcher sur les nuages et tirer le chariot ! »
... très, très long silence ... rompu par une voix étranglée qui débite à une vitesse vertigineuse:
- « Un tapis volant ! Un tapis volant ! On va lui dire de prendre un tapis volant !».
Jamais de mémoire de parents n'avions pensés qu'un jour nous aurions, au nom de nos enfants et au nom du Père Noël s'il nous l'autorise, à remercier Aladin !
Carole
Monastir, le 15 décembre 2005
Pourquoi avoir baptisé notre bateau « Leptine » ?
Je ne connais pas l’origine de cette coutume ou tradition qui consiste à attribuer un nom à chaque navire. Peut être est-ce le résultat lointain d’une simple nécessité commerciale destinée à différencier sans erreur un bateau parmi d’autres. Peut-être est-ce aussi une réponse aux besoins d’identification et d’appartenance du marin à son navire, tant il est vrai que l’attachement du premier pour le second est puissant. Dès ce jour où j’ai pu enfin m’adonner au plaisir de la navigation et exprimer ma passion pour les vieux gréements, je n’ai rencontré que des hommes et des femmes nourrissant un profond attachement à leur bateau: je n’ai jamais croisé un marin indifférent. Longtemps je fus troublé par les multiples expressions de ce sentiment et découvris ainsi le domaine du «non dit» et le langage muet et rayonnant «des tripes et du cœur ». J’ai espéré, en vain, rencontrer dans mes lectures une quelconque description et analyse de cet attachement.
Aujourd’hui, avec le recul, je pense que seul un authentique marin serait en mesure de le faire, sous réserves qu’il sache d’une part trouver les mots justes pour l’exprimer et dépasser d’autre part l’extrême pudeur qui le caractérise. Ne possédant ni le talent des «mots justes» ni cette pudeur, je dirai simplement que cet attachement me semble proche de celui qu’un cavalier pourrait éprouver à l’égard de sa monture: le respect, l’attraction et l’attention que m’inspire un cheval sont comparables à ceux que mon bateau fait naître en moi. Cheval et bateau ont de nombreux points en commun quant à leurs relations avec l’homme. Tous deux requièrent un dressage réciproque: l’homme se devant avant tout d’apprendre à bien connaître son compagnon. Une relation de confiance est indispensable. C’est elle qui permettra à l’homme d’apprécier les capacités et limites de sa «monture», de déterminer précisément ce qu’il peut lui demander ou pas de faire afin de ne pas le placer dans une situation impossible pour lui et dangereuse pour les deux. Cheval et bateau demandent les mêmes «soins» après une sortie: que ce soit lors du retour à l’écurie ou au port, l’homme se doit de lui apporter attention et nombreux soins.
Ainsi, donner un nom à un bateau n’est pas chose anodine, bien au contraire. Baptiser son embarcation naît généralement d’un histoire quasi personnelle. Chaque propriétaire aimera la raconter ou pas par crainte le plus souvent de dévoiler aux autres une part de son intimité, de sa sensibilité, avec le risque inhérent d’être mal interprété.
Alors peu importe les jugements, sachons partager nos passions: notre vie n’est-elle pas le fruit de nos sensibilités, faiblesses et … passions ?
Alors ?
Alors, dans une utopique quête de comprendre les hommes et l’humanité mon chemin se devait un jour de croiser celui d’Alexandre le Grand. Je n’eu pas à entreprendre une laborieuse recherche d’ouvrages le concernant: les dieux guidèrent rapidement mon choix sur «le roman d’Alexandre le Grand», œuvre de Valerio MANFREDI historien italien. Fabuleuse et passionnante histoire: on ne voudrait jamais interrompre sa lecture !
Alexandre le Grand
Soucieux d’affranchir son fils Alexandre des réalités du pouvoir royal, Philippe le conduisit visiter ses mines d’or du mont Pangée. L’adolescent qu’il était fut effrayé par le spectacle désolant qui s’offrait à ses yeux: il lui semblait découvrir l’Hadés, le royaume des morts. Les conditions de travail et de vie des esclaves achevèrent d’ébranler le jeune Alexandre.
«Quelle faute ont-ils commise ?» demanda-t-il,
- «Aucune, sinon celle d’être nés »répondit son père.
«Pourquoi m’as-tu amené ici?»,
- «Je voulais que tu saches que tout a un prix. Et je voulais que tu saches aussi quel genre de prix. Notre grandeur, nos conquêtes, nos palais, nos vêtements … tout se paie»
«Mais pourquoi eux ?»,
- «Il n’y a pas de pourquoi … c’est le destin ... qui demeure caché jusqu’à notre dernier instant …»
«Mais si tel est le destin qui peut échoir à chacun de nous, pourquoi ne pas être clément tant que la fortune nous est amie»
- « C’est ce que je voulais t’entendre dire. Tu devras être clément chaque fois que cela te sera possible, mais rappelle-toi qu’on ne peut rien faire pour changer la nature des choses ».
C’est alors qu’Alexandre aperçut une fillette un peu plus jeune que lui, qui gravissait le sentier en portant deux lourds paniers remplis de fèves et de pois chiches sans doute destinés aux surveillants. Il descendit de cheval et se dressa devant elle. Elle était maigre, avait les pieds nus, les cheveux sales et de grands yeux noirs plein de tristesse.
«Comment t‘appelles-tu ?» lui demanda-t-il.
La fillette ne répondit pas.
«Elle ne sait probablement pas parler» intervint Philippe.
Alexandre se tourna vers son père: «Je peux transformer son destin. Je veux le transformer».
Philippe acquiesça: «Tu peux le faire, si tu le souhaites, mais rappelle-toi que le monde ne changera pas pour autant».
Alexandre fit monter la petite sur son cheval, derrière lui, et la couvrit de son manteau.
Musee National d'Archeologie d'Athenes
Ils rentrèrent 3 jours plus tard à Pella. Alexandre confia à Artémisia la fillette:
- «A partir d’aujourd’hui, elle sera attachée à mon service et tu lui enseigneras tout ce qu’elle doit savoir» affirma-t-il avec une suffisance enfantine.
- «A-t-elle un nom au moins ?» demanda Artémisia,
- «Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, je l’appellerai « Leptine»,
- « C’est un joli nom qui convient bien à une fillette».
Sûr, notre bateau n’inspire pas la pitié et la pensée de nous assimiler à Alexandre le Grand ne nous effleura à aucun moment: c’est ailleurs que se trouve la raison de ce choix.
Ainsi qu’il l’avait décidé, Leptine servira Alexandre. Elle le fera à sa façon, dévouée, discrète, omniprésente et le suivra fidèlement tout au long de son périple, campagnes et épreuves.
L’histoire nous apprendra qu’elle était la fille d’un roi défait lors d’une guerre et que, selon les coutumes de l’époque, les vaincus étaient, dans le meilleur des cas, récupérés par les vainqueurs en tant qu’esclaves.
Alexandre trouva auprès de Leptine paix et repos. Elle veilla sur lui mieux que quiconque n’aurait pu le faire.
En vérité je ne saurai jamais si Leptine a réellement existée ou si elle est issue de l’imagination de Valério MANFREDI, toujours est-il que j’ai été ému par ce personnage. Leur histoire est belle: de la force morale d’un Alexandre juvénile au rôle et comportement apaisants de Leptine.
Quand il s’est agit de «baptiser» notre bateau, nous voulions Christine et moi-même que le nom qu’il porterait soit en phase avec l’esprit de notre projet. Christine proposa ELEE, nom de la ville italienne d’où naquit la philosophie. Pour ma part, mon premier choix, je dois avouer impulsif, me conduisit à proposer Bucéphale en souvenir du superbe cheval d’Alexandre le Grand. Nous déclinâmes ces deux choix: notre périple comme notre bateau n’avaient aucun rapport avec la philosophie et rien de guerrier: nous ne partions pas conquérir le monde ... seulement le découvrir.
«Leptine» mûrit lentement et s’imposa quasi naturellement. En notre fort intérieur nous attendions du bateau qu’il nous soit fidèle et nous conduise à «bon port», autrement dit qu’il fasse preuve envers nous des mêmes qualités que Leptine réserva à Alexandre le Grand. C’est ainsi qu’il devint notre « Leptine ».
Par ce choix, nous étions certains, aussi, que notre bateau serait le seul au monde à porter ce nom ! Vanité quand tu nous tiens ... !
«Leptine» au crépuscule.